Introduction – Le Problème des Limites et des Conceptions de l’Art
Il est difficile de définir l’art, car sa conception est historique et relative.
- Conception ancienne (fonctionnaliste/utile) : L’art est confondu avec la technique (ars/tekhnè), un savoir-faire réglé, et il est soumis à des critères extérieurs (morale, utilité). Courante dans l’Antiquité et au Moyen Âge, cette conception perdure encore.
- Conception moderne (autonome/désintéressée) : Développée à partir du siècle des Lumières, elle définit l’art comme une production signifiante sans utilité pratique, qui suscite une contemplation désintéressée. Au XXe siècle, elle se radicalise en absolutisme : l’art est autotélique (il est sa propre fin) et, pour Adorno, subversif, car il défend l’inutile face à l’utilitarisme technique.
- Réponse aux difficultés de définition : Les théoriciens du XXe siècle soutiennent que l’art n’a pas de propriétés intrinsèques, mais des propriétés extrinsèques/relationnelles : une œuvre est intentionnelle, fonctionnelle et contextuelle.
Platon et le Rejet de l’Art d’Apparence
Platon subordonne l’art à l’axiologie (valeur morale) et à l’utilité, et rejette l’idée de l’art « inspiré ».
- Subordination au Savoir : L’art n’a de légitimité que s’il est articulé au savoir du Bien. L’art est une technique qui s’adresse à l’âme pour l’éduquer.
- Critique de la Mimèsis : L’art est un simulacre d’apparence qui nous éloigne de la vérité de l’Idée (le Vrai Être) par deux degrés. Les peintres illusionnistes sont des charlatans car ils n’ont qu’un savoir d’apparence.
Aristote, la Mimèsis comme Création et la Catharsis
Aristote réhabilite l’imitation en la définissant comme une reconstruction active de la réalité observée, visant la connaissance de l’universel.
Thèse générale : L’art, pour Aristote, n’imite pas le réel comme copie mais comme pensée.
Il crée un ordre intelligible qui révèle la vérité de l’action humaine.
- Mimèsis comme Reconstruction : L’artiste imite les choses telles qu’elles pourraient ou devraient être, visant la Vraisemblance ou la Nécessité.
- Supériorité de la Poésie : Le poète est supérieur à l’historien, car il saisit la nature profonde des choses et le caractère universel de l’existence humaine.
- La Catharsis : La fonction positive de la tragédie est la purgation des émotions de crainte et de pitié. C’est un processus cognitif qui permet au spectateur de prendre conscience de ses affects et de les maîtriser.
La Renaissance et l’Émergence du Peintre-Savant
La Renaissance marque la rupture entre l’Art et l’Artisanat, valorisant l’intellect de l’artiste.
- L’Art Libéral : La peinture revendique le statut d’Art Libéral (intellectuel). La peinture est une « cosa mentale » (Alberti) composée de l’Inventio (l’idée) et de l’Esecuzione (l’exécution).
- Le Génie : L’artiste est un génie inspiré qui détient une part de la puissance créatrice de Dieu (imitatio Dei) (Vasari).
- La Perspective : La maîtrise de la perspective est une preuve que l’art est savant, alliant les mathématiques et la technique pour dévoiler la logique interne du réel.
Kant – Le Beau comme Objet sans Concept et le Désintéressement
L’esthétique de Kant (1790) établit l’autonomie du jugement de goût, fondé sur le désintéressement.
- Le Beau est Désintéressé : La satisfaction esthétique ne dépend d’aucun intérêt (n’est ni l’Agréable ni le Bon). C’est une pure complaisance dans la contemplation.
- Universalité sans Concept : Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. Le jugement est subjectif, mais postule une validité pour tous (grâce au sens commun esthétique).
- Finalité sans Fin : Le beau est perçu comme ayant une finalité (un agencement) mais ne sert aucune fin objective déterminée (il est inutile). Le jugement de goût est un symbole de la moralité (le détachement de soi).
Hegel – L’Art comme Manifestation Sensible de l’Idée
Hegel critique l’imitation au nom du Spirituel. L’art a pour vocation d’exprimer la dimension spirituelle et l’Idée.
- Critique de la Mimèsis : L’imitation est vaine et inférieure à la nature. L’art ne fait pas que copier, il est une manifestation sensible du Spirituel (Geist). Le beau artistique est supérieur au beau naturel.
- La Peinture Hollandaise : L’exemple des scènes de genre montre que l’art exprime le contenu spéculatif et la liberté de l’âme à travers des objets quotidiens (il peint ce que la scène signifie).
- Classification des Arts : L’art évolue de l’Art Symbolique (matière domine l’idée) à l’Art Romantique (l’idée dépasse la forme, avec la Poésie comme sommet).
Gombrich – La Critique de l’Imitation et la Perception Construite
Ernst Gombrich réfute l’idée d’une imitation objective en se basant sur la psychologie de la perception.
- L’Œil n’est pas Innocent : La perception est toujours sélective et construite par des schémas culturels. L’artiste ne peut pas imiter le réel brut.
- Schéma et Correction : L’imitation est un processus itératif où un schéma initial appris est modifié par l’observation. L’imitation est toujours une construction intellectuelle et une invention.
- Le Réalisme est Conventionnel : Le réalisme est relatif et dépend des conventions (formules inventées, comme la perspective) admises par une culture donnée.
L’Art en tant qu’Art et le Statut du Symbole
Ce chapitre confronte la position puriste/absolutiste (Reinhardt) à la philosophie analytique du symbole (Goodman).
- Ad Reinhardt : Défenseur de l’autonomie radicale (« L’art, c’est l’art »). L’œuvre doit se libérer de toute référentialité, de toute émotion, de tout message (ex : les tableaux noirs).
- Nelson Goodman : L’art fonctionne comme un symbole qui dénote (représente) ou exemplifie (montre une de ses propriétés). L’art est un objet symbolique qui nécessite d’être activé par un interprète.
- L’Art est Toujours Référentiel : Même un tableau abstrait exemplifie sa forme ou sa couleur. L’art est un mode de fabrication de mondes par des systèmes symboliques.
L’art est-il « irréel » ?
Ce chapitre final interroge le mode d’existence spécifique de l’œuvre d’art, qui dépend du spectateur et du discours théorique qui l’entoure.
l’œuvre d’art n’est jamais donnée comme un simple objet réel, mais qu’elle émerge d’un certain rapport de la conscience et du discours au réel.
Chez Jean-Paul Sartre, l’œuvre n’existe comme œuvre que pour une conscience imageante : il faut dépasser les qualités matérielles de l’objet (toile, marbre, sons) pour accéder à une signification irréelle, qui n’est ni une chose ni un fait, mais une valeur.
Chez Arthur Danto, l’art n’existe pas davantage dans la chose elle-même : il suppose une théorie, un cadre conceptuel et historique qui permet de voir un objet comme œuvre d’art.
Ainsi, chez l’un comme chez l’autre, l’art n’est ni purement subjectif ni objectivement inscrit dans la matière : il apparaît à l’intersection d’un regard, d’un savoir et d’un contexte, ce qui rend son ontologie foncièrement précaire, historique et collective.
Résumés du cours « Définir l’art » de Patricia Touboul (JE12PH, Esthétique et philosophie de l’art).













