Notes personnelles et résumés de révision, rédigées d’après un cours d’esthétique et philosophie de l’art suivi à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Les erreurs éventuelles sont les miennes.

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résumé

Avec la Critique de la faculté de juger (1790), Kant fait entrer l’esthétique dans la modernité : le jugement de goût devient autonome, fondé sur une satisfaction désintéressée.

  • Le Beau est Désintéressé : La satisfaction esthétique ne dépend d’aucun intérêt : le beau n’est ni l’Agréable (intérêt des sens) ni le Bon (intérêt de la raison).
  • Universalité sans Concept : Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. Le jugement est subjectif, mais il n’est pas arbitraire : il vaut pour tous.
  • Finalité sans Fin : L’objet beau paraît ordonné, comme s’il avait une fonction, mais ne sert aucune fin déterminée.
  • Nécessité : Le jugement de goût exige l’accord de tous, grâce à un sens commun esthétique.
  • Une Rupture Incomplète : Kant rompt avec l’équation beau = bien (Antiquité) et avec les proportions (Renaissance). Mais l’attitude désintéressée a une portée morale indirecte (entente, paix), et l’art reste lié à l’esprit.

Résumé du cours « Définir l’art » de Patricia Touboul (JE12PH, Esthétique et philosophie de l’art).

I. Le Jugement Esthétique et les Quatre Moments du Beau

Texte de référence : Kant, Critique de la faculté de juger (abrégé CFJ), extraits de l’« Analytique du beau », éd. A. Renaut, GF.

Kant cherche à établir une esthétique autonome (une théorie d’un type d’appréciation que l’on applique aux œuvres d’art et à certains objets de la nature). Il analyse le jugement de goût selon quatre moments, qui donnent chacun une définition du beau.

Moment Définition du beau Explication
1. Qualité : le désintéressement (§1-5) « Le goût est la faculté de juger un objet ou un mode de représentation […] de manière désintéressée. On appelle beau l’objet d’une telle satisfaction » (§5). Le plaisir esthétique ne dépend d’aucun intérêt. Le Beau n’est ni l’Agréable (les impressions des sens déterminent l’inclination, §3) ni le Bon (intéressé par le concept et la fin, §4). C’est une satisfaction pure, prise à la seule contemplation de l’objet.
2. Quantité : l’universalité (§6-9) « Est beau ce qui plaît universellement sans concept » (§9). Le jugement de goût est subjectif (il porte sur un sentiment) mais prétend à l’universalité. Comme ma satisfaction est désintéressée, elle ne repose sur aucune préférence privée : je juge que l’objet est beau pour tous, sans pouvoir le prouver par un concept ou une règle (sinon, ce serait un jugement de connaissance). Kant y voit le « libre jeu » de l’imagination et de l’entendement.
3. Relation : la finalité sans fin (§10-17) « La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en lui sans représentation d’une fin » (§17). L’objet paraît ordonné, comme s’il avait un sens ou une fonction, mais sans que je sache laquelle. Le botaniste qui pense à la fonction des étamines a un regard « intéressé », orienté vers la connaissance : elles ne lui apparaissent pas belles. S’il les regarde un instant sans penser à leur fonction, leur beauté apparaît. À l’inverse, là où je ne vois que du chaos, aucune satisfaction esthétique n’est possible.
4. Modalité : la nécessité (§18-22) « Est beau ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire » (§22). Le jugement esthétique est exemplaire : il implique que les autres doivent juger comme moi, car nous faisons appel à un sens commun esthétique que nous postulons.

Paragraphes à lire attentivement :

  • §1 : Le jugement de goût est esthétique. Ce n’est pas un jugement de connaissance : son principe déterminant ne peut être que subjectif. C’est pourtant un jugement, car la raison intervient pour rechercher la finalité et mettre nos préférences à distance.
  • §2 : La satisfaction qui détermine le jugement de goût est totalement désintéressée.
  • §3 : La satisfaction prise à l’agréable est associée à un intérêt (les impressions des sens déterminent l’inclination).
  • §4 : La satisfaction prise au bien est associée à un intérêt. « La satisfaction prise au beau doit nécessairement dépendre de la réflexion sur un objet, laquelle conduit à quelque concept (qui reste indéterminé) ».
  • §6 : Le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d’une satisfaction universelle.

II. L’Autonomie de l’Esthétique

L’analyse kantienne établit l’autonomie du jugement esthétique en distinguant le beau du bien (la morale) et du vrai (la connaissance) :

  • Le Beau n’est pas le Bien : Le bien peut se définir par un concept : la bonne action obéit à l’impératif catégorique (« Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle », Fondements de la métaphysique des mœurs ; voir aussi CFJ §4). Le beau, lui, ne correspond à aucun concept déterminé : « Il ne peut y avoir nulle règle objective du goût qui détermine par concepts ce qui est beau » (§17).
  • Le Beau n’est pas le Vrai : Le jugement de goût n’est pas un jugement objectif. Il ne porte pas sur la chose ou ses propriétés, mais sur la manière dont le sujet est affecté. Le beau n’est pas une qualité de la chose, comme la grandeur, mais une qualité que j’éprouve en tant que sujet humain.
  • Pas de Recette du Beau : Connaître une chose, c’est la ramener à des concepts ou à une recette. Or ce que je trouve beau ne se ramène à aucun concept : les beautés sont trop diverses. Cette diversité avait déjà troublé Dürer.
  • Jugement Impur et Beauté Libre (§16) : Dire « c’est beau parce que c’est géométrique » ou « parce que c’est moralement bon », c’est formuler un jugement esthétique impur. C’est aussi le cas du critique d’art, qui compare l’œuvre à d’autres et la rapporte à un modèle (« ce à quoi la chose doit ressembler »). Les objets naturels, qui n’ont pas de modèle, suscitent le sentiment de beauté libre : ils sont l’objet d’une satisfaction esthétique pure.

III. La Rupture avec la Tradition

Kant rompt avec les théories antiques et renaissantes, même si la rupture est au bout du compte moins radicale que prévue (voir IV) :

  • Rupture avec l’Antiquité : Kant abandonne le principe majeur de l’esthétique antique, la kalokagathia (le beau = le bien), qui subordonnait le Beau au Bien (Platon). Pour lui, beau et bien « n’ont rien à voir ». Ou presque : ce n’est pas si simple.
  • Rupture avec la Renaissance : La géométrie et l’ordre mathématique ont longtemps été vus comme l’expression d’une intention divine, ce qui liait le beau au vrai et au bien. À la Renaissance, on redécouvre Vitruve et la théorie des proportions : elles expriment une harmonie cosmique, symbole de perfection divine (la figure humaine inscrite dans un cercle). Léonard de Vinci mesure le corps humain et cherche des correspondances mathématiques entre les êtres vivants et les formes géométriques.
  • Burke, Précurseur de Kant : Dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757), Burke dissocie le beau, le vrai et le bien : « L’idée de la beauté ne relève assurément pas de la mesure ». La beauté est compatible avec des formes très différentes, et même contraires (le cygne, les fleurs disproportionnées).
  • La Modernité de Kant : Autrefois, on ne pouvait juger une chose belle sans la rapporter à un concept. Kant admet : 1) que nous trouvons belles des choses sans savoir pourquoi ; 2) que le monde n’est plus, philosophiquement, l’ouvrage d’un Créateur. Le beau n’est pas dans la chose : c’est avant tout l’attitude d’un sujet. Si les humains n’existaient pas, la beauté n’existerait pas.
  • Subjectif ne veut pas dire Arbitraire : Toutes les appréciations ne se valent pas. Il existe une nature humaine commune, qui permet aux hommes, aussi différents soient-ils, de s’accorder sur la beauté d’une chose. Tous, nous trouvons belle l’Acropole, à condition de mettre notre personnalité en suspens et de porter sur elle un regard désintéressé, « objectif » au sens de neutre.

IV. Une Rupture Incomplète : l’Horizon du Bien

Le saut n’est pas complet : à l’horizon du beau, on retrouve le bien.

  • La Moralité Indirecte : L’éducation au beau de tout le genre humain finirait par produire, indirectement, des effets moraux positifs. Face à un objet beau, nous adoptons une attitude désintéressée, détachée de nous-mêmes et de nos préférences. Or le détachement de soi est la condition de l’entente et du consensus. Kant fera ainsi du beau le « symbole » du bien moral (§59).
  • L’Horizon Politique : D’où l’intérêt moral et politique d’une telle éducation, à l’horizon du projet de paix perpétuelle, qui doit être pour Kant le projet de l’humanité. Notre capacité à juger ensemble de la beauté est un facteur de paix.
  • La Communication Sociale (§44) : Avec la notion d’idée esthétique, Kant fait intervenir le critère de « communication sociale », qui l’amène à établir une hiérarchie entre les arts.

V. L’Art est Toujours Associé à l’Esprit

Autre héritage du passé : malgré la critique du beau fondé sur des concepts, l’art reste définitivement lié à l’esprit.

  • Contenu Conceptuel : Il y a un contenu conceptuel dans l’art, même s’il n’est pas entièrement déterminable. L’art ne s’adresse pas à la sensibilité pure et n’est pas le produit du hasard ou de l’habitude.
  • Une Postérité Moderne et Contemporaine : Cette insistance sur le contenu spéculatif de l’art marque toute la suite : Hegel, la phénoménologie (Sartre), la philosophie analytique avec Goodman (la notion de symbole), et l’approche contextualiste (Danto, Jerrold Levinson), pour qui il faut une certaine culture pour « lire » l’art, lui-même produit de la culture savante.
  • Vers l’Art Autotélique : On voit apparaître les prémisses d’une conception autotélique de l’art (un art qui n’a pas d’autre fin que lui-même).
  • La Piste du « Je ne sais quoi » : Signe avant-coureur dès le XVIIe siècle : l’art produit la beauté, mais cette beauté est un « je ne sais quoi » (Félibien, La Fontaine, le P. Bouhours, puis Marivaux au XVIIIe siècle). Associée à la grâce, à ce qui ne se réduit pas à des règles, cette notion libère l’art d’un fonctionnalisme parfois rigide : impossible d’assigner une fonction précise à un « je ne sais quoi ».
  • Le Retour de la Fonction : Au XIXe siècle, Hegel défendra pourtant l’idée d’une « mission » de l’art : on n’en a pas fini avec le fonctionnalisme.

Questions et Réponses

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Le Jugement de Goût et les Quatre Moments

R1 : Établir une esthétique autonome : libérer le jugement de goût de tout intérêt (sensible ou rationnel) et le distinguer de la morale (le bien) et de la connaissance (le vrai).

R2 : Ce n’est pas un jugement de connaissance : son principe déterminant ne peut être que subjectif (la manière dont le sujet est affecté). C’est pourtant un jugement, car la raison intervient pour rechercher la finalité et mettre nos préférences à distance.

R3 : Le plaisir esthétique ne dépend d’aucun intérêt. Le Beau n’est ni l’Agréable (intérêt des sens, §3) ni le Bon (intérêt lié au concept et à la fin, §4). C’est une satisfaction pure, prise à la seule contemplation de l’objet.

R4 : « Le goût est la faculté de juger un objet ou un mode de représentation […] de manière désintéressée. On appelle beau l’objet d’une telle satisfaction. » En bref : le beau est l’objet d’une satisfaction désintéressée.

R5 : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept » (§9). Le jugement est subjectif (il porte sur un sentiment) mais, comme ma satisfaction est désintéressée et ne repose sur aucune préférence privée, je juge que l’objet est beau pour tous, même si je ne peux le prouver par un concept ou une règle.

R6 : « Il ne peut y avoir nulle règle objective du goût qui détermine par concepts ce qui est beau » (§17). S’il existait un concept du beau, le jugement serait un jugement de connaissance (objectif) et non un jugement de goût (subjectif prétendant à l’universel).

R7 : « La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en lui sans représentation d’une fin » (§17). L’objet paraît ordonné, comme s’il avait une fonction, mais je ne sais pas laquelle. Le botaniste qui pense à la fonction des étamines ne les voit pas belles ; s’il oublie un instant leur fonction, leur beauté apparaît. Là où je ne vois que du chaos, aucune satisfaction esthétique n’est possible.

R8 : « Est beau ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire » (§22). Le jugement est exemplaire : il implique que les autres doivent juger comme moi, car il est fondé sur un sens commun esthétique que nous postulons.

Beau, Bien et Vrai

R9 : Le bien dispose d’un concept : la bonne action obéit à l’impératif catégorique (« Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle », Fondements de la métaphysique des mœurs). Le beau ne correspond à aucun concept déterminé.

R10 : Le jugement de goût ne porte pas sur la chose ou ses propriétés, mais sur la manière dont le sujet est affecté. Le beau n’est pas une qualité de la chose, comme la grandeur. Connaître, c’est ramener une chose à des concepts ; or les beautés sont trop diverses pour se ramener à un concept (ce qui troublait déjà Dürer).

R11 : Juger qu’une chose est belle parce qu’elle est géométrique ou moralement bonne, ou la rapporter à un modèle comme le fait le critique d’art, c’est formuler un jugement impur. Les objets naturels, qui n’ont pas de modèle, suscitent le sentiment de beauté libre : ils sont l’objet d’une satisfaction esthétique pure.

R12 : Non. Le beau est subjectif au sens où il implique un sujet. Mais il existe une nature humaine commune qui permet aux hommes de s’accorder : tous trouvent belle l’Acropole, s’ils mettent leur personnalité en suspens et portent un regard désintéressé, « objectif » au sens de neutre.

Rupture et Héritage

R13 : Il abandonne le principe de la kalokagathia (le beau = le bien), qui subordonnait le Beau au Bien : beau et bien « n’ont rien à voir ». La rupture est cependant moins radicale que prévue, car le bien reste à l’horizon du beau.

R14 : Avec la théorie des proportions (redécouverte de Vitruve) : les proportions exprimaient une harmonie cosmique, signe de perfection divine. Léonard de Vinci cherchait des correspondances mathématiques entre les êtres vivants et les formes géométriques. Le beau était ainsi lié au vrai et au bien.

R15 : C’est un précurseur : dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757), il dissocie le beau, le vrai et le bien. La beauté ne relève pas de la mesure : elle est compatible avec des formes très différentes, voire contraires (le cygne, les fleurs disproportionnées).

R16 : Il admet : 1) que nous trouvons belles des choses sans savoir pourquoi (sans les rapporter à un concept) ; 2) que le monde n’est plus, philosophiquement, l’ouvrage d’un Créateur. Le beau n’est pas dans la chose : c’est l’attitude d’un sujet. Sans les humains, pas de beauté.

R17 : Face au beau, nous adoptons une attitude désintéressée, détachée de nos préférences. Or ce détachement de soi est la condition de l’entente et du consensus entre les hommes. L’éducation au beau du genre humain a donc un intérêt moral et politique, à l’horizon de la paix perpétuelle.

R18 : Pour deux raisons : 1) le critère de communication sociale (§44), lié à la notion d’idée esthétique, qui conduit Kant à établir une hiérarchie entre les arts ; 2) l’art reste associé à l’esprit : il a un contenu conceptuel, même s’il n’est pas entièrement déterminable.

R19 : Hegel, la phénoménologie (Sartre), Goodman en philosophie analytique (la notion de symbole) et l’approche contextualiste (Danto, Jerrold Levinson), pour qui il faut une certaine culture pour « lire » l’art.

R20 : Le « je ne sais quoi » (Félibien, La Fontaine, le P. Bouhours, puis Marivaux au XVIIIe siècle). Associé à la grâce, il désigne ce qui, dans l’art, ne se réduit pas à des règles. Il libère l’art d’un fonctionnalisme rigide et annonce une conception autotélique de l’art.