Notes personnelles et résumés de révision, rédigées d’après un cours d’esthétique et philosophie de l’art suivi à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Les erreurs éventuelles sont les miennes.

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résumé

Ce chapitre final interroge le mode d’existence de l’œuvre d’art : celle-ci n’est jamais donnée comme un simple objet réel, elle émerge d’un certain rapport de la conscience et du discours au réel.
Chez Jean-Paul Sartre, l’œuvre n’existe comme œuvre que pour une conscience imageante : il faut dépasser les qualités matérielles de l’objet (toile, marbre, sons) pour accéder à une signification irréelle, qui n’est ni une chose ni un fait, mais une valeur.
Chez Arthur Danto, l’art n’existe pas davantage dans la chose elle-même : il suppose une théorie, un cadre conceptuel et historique qui permet de voir un objet comme œuvre d’art, même lorsqu’il est physiquement identique à un objet usuel.
Ainsi, chez l’un comme chez l’autre, l’art n’est ni purement subjectif ni objectivement inscrit dans la matière : il apparaît à l’intersection d’un regard, d’un savoir et d’un contexte, ce qui rend son ontologie foncièrement « précaire », historique et collective.

Textes de référence : J.-P. Sartre, L’Imaginaire, 1940, 2e partie de la conclusion ; A. Danto, « Le monde de l’art », 1964, § I-II-III, in D. Lories (dir.), Philosophie analytique et esthétique, 1984.

Résumé du cours « Définir l’art » de Patricia Touboul (JE12PH, Esthétique et philosophie de l’art).

I. Jean-Paul Sartre : l’œuvre d’art est un « irréel »

Pour Sartre (L’Imaginaire, 1940), l’ouvrage a pour but de « décrire la grande fonction “irréalisante” de la conscience ou imagination ». Cette fonction s’exerce de façon privilégiée dans la relation esthétique, qui donne accès à un « ailleurs », à une dimension qui excède le réel donné. L’œuvre d’art n’existe donc pas dans le réel (matériel), mais dans l’imaginaire du spectateur : elle est un « irréel » (p. 362).

  • Conscience réalisante et conscience imageante : la conscience réalisante perçoit et « pose » le réel ; la conscience imageante le « nie », au sens où elle le dépasse, par un acte de néantisation (ou d’irréalisation). L’œuvre n’existe comme signification que pour cette seconde conscience.
  • L’objet réel n’est pas l’œuvre : « Ce qui est réel […] ce sont les résultats des coups de pinceau, l’empâtement réel de la toile, son grain, le vernis qu’on a passé sur les couleurs. Mais précisément tout cela ne fait pas l’objet d’appréciations esthétiques » (p. 363). La toile, les pigments ou le marbre ne sont que l’analogon de l’œuvre : son support matériel, nécessaire, mais à ne pas confondre avec l’œuvre, qui réside tout entière dans sa signification, un « objet » de pensée.
  • Deux exemples :
    • La lecture : de même que je cesse de « voir » les lettres d’une page pour ne m’attacher qu’au sens, je dois cesser de voir les coups de pinceau pour accéder à l’œuvre.
    • La Vénus de Milo : l’absence de bras n’empêche pas la relation esthétique ; si je regardais la statue comme un être réel, je ne verrais que cela.
  • Le sens implicite du réel : « l’imaginaire représente à chaque instant le sens implicite du réel » (p. 360). La conscience imageante ne vise pas des êtres réels mais du sens, c’est-à-dire des valeurs. C’est cet implicite que le peintre a visé, et que le spectateur doit viser à son tour : les coups de pinceau n’ont pas été donnés pour eux-mêmes. L’œuvre « se donne […] comme un perpétuel ailleurs, une perpétuelle absence » (p. 370-371) ; de la musique (mais c’est vrai de tous les arts), Sartre dit : « je ne l’entends point réellement, je l’écoute dans l’imaginaire » (p. 371).
  • Thèse : « le réel n’est jamais beau » (p. 371). Cela ne veut pas dire que la beauté existe dans un autre monde : elle n’est qu’une valeur, accessible seulement à une certaine « attitude » de la conscience, l’attitude irréalisante. Sans elle, la conscience est condamnée à ne voir que des couches « réelles » de peinture, et non l’œuvre.

II. Arthur Danto : l’œuvre et le rôle de la théorie

Arthur Danto (1924-2013), dans « Le monde de l’art » (1964), défend l’idée qu’une œuvre d’art ne peut être identifiée comme telle qu’à l’aide d’une théorie : sans la bonne théorie, on ne comprend rien à ce qu’on voit.

  • Les indiscernables : une œuvre peut présenter physiquement exactement les mêmes caractéristiques qu’un objet usuel (les Brillo Boxes d’Andy Warhol, la Fountain de Duchamp) :
    • Thèse : deux objets physiquement identiques peuvent avoir un statut ontologique différent (l’un est un objet usuel, l’autre une œuvre d’art).
    • Conséquence : l’œuvre d’art n’a pas de qualités intrinsèques ; elle n’a que les qualités extrinsèques que lui confère une théorie. Si l’on n’a pas la bonne théorie, on ne peut identifier l’objet comme une œuvre.
  • L’exemple du post-impressionnisme : avec Gauguin, Van Gogh et Seurat, la théorie « excessivement puissante » de l’art comme imitation est remise en question (p. 185). Adéquate pour bien des peintres, elle aurait conduit à mésestimer ceux-là, dont l’approche du réel était tout autre : pour les apprécier, il faut changer de théorie, autrement dit changer de « lunettes ». C’est donc la théorie qui fait l’art : « un des usages des théories, outre qu’elles nous aident à discerner l’art du reste, consiste à rendre l’art possible » (p. 184). C’est aussi grâce à ce changement de paradigme que les lits de Robert Rauschenberg peuvent être autre chose que de vrais lits (ce qu’ils restent aussi, d’un autre point de vue).
  • Le monde de l’art : dans l’œuvre, il y a quelque chose « de plus » que ce qu’on voit, mais ce quelque chose n’est pas à voir : il est à penser (Danto rejoint ici Sartre). « Voir quelque chose comme de l’art requiert quelque chose que l’œil ne peut apercevoir — une atmosphère de théorie artistique, une connaissance de l’histoire de l’art : un monde de l’art » (p. 193).
  • La théorie comme performatif : l’art n’est pas dans la chose, mais dans ce qu’on en dit. La théorie peut se comparer à un ensemble d’énoncés performatifs, qui ne décrivent pas une chose mais la font exister : quand le maire dit « je vous déclare unis », c’est la formule prononcée qui crée l’union.
  • Sans théorie, une expérience limitée : l’expérience de l’œuvre n’est pas nulle, mais forcément restreinte. Face à une œuvre issue d’une autre culture dont on ignore les valeurs, l’histoire et les coutumes, on ne « voit » pas l’œuvre comme telle, mais par exemple comme un simple bout de bois.

III. Bilan : une ontologie « précaire » de l’art

L’introduction du cours s’achevait sur l’idée qu’on ne peut parvenir qu’à une ontologie « précaire » de l’art, selon le terme de Jean-Pierre Cometti (philosophe français contemporain, spécialiste d’esthétique, de tendance pragmatiste). Nombre de penseurs, philosophes et sociologues, insistent sur cette précarité.

  • Une définition conditionnelle : la précarité n’empêche pas de proposer une définition conditionnelle de l’art, en réfléchissant, comme l’a fait le cours, à ses conditions d’apparition. Mais les facteurs qui font émerger ce que nous appelons « art » sont eux-mêmes variables et contingents : la durée de vie d’une œuvre dans la catégorie « art » ou « non-art » est incertaine.
  • Un contenu variable : l’art n’est pas toujours ce qui émeut (nous appelons « art » des objets qui n’émeuvent pas nécessairement) ; il est peut-être davantage ce qui nous révèle, d’une certaine façon, une vérité, sans qu’on puisse généraliser cette ébauche de définition. Ce qui est certain : on appelle « art » des objets qui nous engagent dans un type de relation qui dépasse l’usage pratique, sans garantie que cette relation soit toujours suscitée.
  • Le jugement d’autrui : la Joconde pourrait-elle un jour être perçue comme un vulgaire chromo ? Le risque, théoriquement possible, est mince, car l’un des facteurs importants dans l’attribution d’une valeur est le jugement d’autrui : notre créance est fondée sur celle que nous accordons aux autres. Remettre en cause le jugement d’un si grand nombre d’hommes reviendrait à renier sa propre civilisation, sa langue, ses habitudes culturelles, bref soi-même. Nous aimons ce que les autres aiment : cette tendance peut faire des ravages, mais elle contribue aussi à la transmission.
  • Des statuts réversibles : on peut en revanche imaginer un changement de statut pour une œuvre qui a connu moins d’engouement, ou un engouement limité à un cercle étroit : c’est le cas de milliers d’œuvres musicales ou littéraires tombées dans l’oubli.

Conclusion : dire que l’artiste crée une œuvre d’art est naïf : l’œuvre est aussi créée par les autres. Sur l’ensemble du cours, la définition de l’art s’est déplacée du critère de l’imitation/utilité (Platon) vers le désintéressement/l’esprit (Kant/Hegel), pour finir par dépendre du contexte théorique et de la conscience du spectateur (Sartre/Danto) : l’art est passé de l’objet physique à l’objet symbolique et conceptuel.

Questions et réponses

L’œuvre d’art n’existe pas dans le réel (matériel), mais dans l’imaginaire du spectateur : elle est un « irréel » (p. 362), qui n’existe que pour une conscience imageante.

Le tableau (toile, pigments, vernis) ou le marbre de la statue n’est que l’analogon, le support matériel, nécessaire mais distinct de l’œuvre. L’œuvre réside tout entière dans sa signification, un « objet » de pensée qui n’existe que pour une conscience imageante.

La conscience réalisante pose le réel ; la conscience imageante le nie (le dépasse) par un acte de néantisation, pour viser l’irréel, c’est-à-dire du sens, des valeurs. Sans elle, on ne verrait que les coups de pinceau, qui « ne font pas l’objet d’appréciations esthétiques » (p. 363).

La lecture : je cesse de « voir » les lettres pour ne m’attacher qu’au sens. La Vénus de Milo : l’absence de bras n’empêche pas la relation esthétique, alors que si je la regardais comme un être réel, je ne verrais que cela. La musique : « je ne l’entends point réellement, je l’écoute dans l’imaginaire » (p. 371).

La beauté n’existe pas dans un autre monde : elle est une valeur, accessible seulement à une certaine attitude irréalisante de la conscience (p. 371). L’œuvre « se donne […] comme un perpétuel ailleurs, une perpétuelle absence » (p. 370-371).

L’argument des indiscernables : deux objets physiquement identiques peuvent avoir un statut ontologique différent (objet usuel / œuvre d’art). L’œuvre n’a donc pas de qualités intrinsèques, seulement les qualités extrinsèques que lui confère une théorie.

Une théorie : sans la bonne théorie, on ne peut identifier l’objet comme une œuvre. « Voir quelque chose comme de l’art requiert quelque chose que l’œil ne peut apercevoir — une atmosphère de théorie artistique, une connaissance de l’histoire de l’art : un monde de l’art » (p. 193).

La révolution post-impressionniste (Gauguin, Van Gogh, Seurat) : la théorie « excessivement puissante » de l’art comme imitation (p. 185) aurait conduit à les mésestimer. Pour les apprécier, il a fallu changer de théorie, de « lunettes ». De même, les lits de Rauschenberg peuvent être autre chose que de vrais lits.

Outre qu’elles nous aident à discerner l’art du reste, les théories ont pour usage de « rendre l’art possible » (p. 184). Elles fonctionnent comme des énoncés performatifs, qui ne décrivent pas une chose mais la font exister (le maire qui dit « je vous déclare unis »).

L’expérience de l’œuvre n’est pas nulle, mais forcément limitée. Devant une œuvre d’une autre culture dont on ignore les valeurs, l’histoire et les coutumes, on ne « voit » pas l’œuvre comme telle, mais par exemple comme un simple bout de bois.

Selon le terme de Jean-Pierre Cometti : les facteurs qui font émerger ce que nous appelons « art » sont variables et contingents, de sorte que la durée de vie d’une œuvre dans la catégorie « art » est incertaine. On peut seulement proposer une définition conditionnelle : l’art désigne des objets qui nous engagent dans une relation qui dépasse l’usage pratique.

Le jugement d’autrui : notre créance repose sur celle que nous accordons aux autres. C’est pourquoi il est peu probable que la Joconde soit un jour perçue comme un vulgaire chromo, alors que des milliers d’œuvres moins reconnues sont tombées dans l’oubli. L’œuvre est aussi créée par les autres.

La nécessité que l’objet symbolique soit « activé » par un interprète (le récepteur) pour qu’il « fonctionne » comme de l’art.