Notes personnelles et résumés de révision, rédigées d’après un cours d’esthétique et philosophie de l’art suivi à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Les erreurs éventuelles sont les miennes.

Ce document de cours est privé. Saisissez le mot de passe pour le consulter.

résumé

Ernst Gombrich, historien de l’art, s’appuie sur la psychologie expérimentale de la perception pour répondre à la question : l’art imite-t-il ou crée-t-il la réalité ?

  • L’Œil n’est pas Innocent : La perception est toujours sélective et construite : nous plaquons des formes (catégories, schémas, habitudes culturelles) sur ce que nous voyons. Quand l’artiste croit imiter, il reproduit un schéma : toute imitation est « stylisée ».
  • Schéma et Correction : Reproduire, c’est adapter une formule apprise, puis la corriger par une « expérimentation incessante ». L’artiste « a tendance à voir ce qu’il peint plutôt qu’à peindre ce qu’il voit ».
  • L’Imitation Satisfait une Attente : Une imitation plaît non parce qu’elle est parfaite (cela n’existe pas), mais parce qu’elle satisfait notre attente et produit des stimuli comparables, mais non équivalents, à ceux du réel.
  • Le Réalisme est Relatif : Les critères de ressemblance varient selon les époques. La perception et l’art sont deux constructions : l’imitateur est toujours un créateur.

Résumé du cours « Définir l’art » de Patricia Touboul (JE12PH, Esthétique et philosophie de l’art).

I. La Perception n’est pas « Innocente »

Gombrich, historien de l’art, part des recherches de psychologie expérimentale sur la perception (L’Art et l’illusion, 1960). Elles soulèvent trois questions pour le philosophe : que veut-on dire quand on affirme que l’art imite la nature ? Que fait exactement l’artiste ? Et d’abord, qu’est-ce que percevoir, puisque pour imiter il faut d’abord percevoir ?

Première thèse : il n’y a pas d’« œil innocent » ; la perception est toujours sélective et construite :

  • Plaquer des Formes : Percevoir, c’est plaquer des formes (catégories, structures géométriques, codes culturels) sur l’objet perçu. La perception dépend de notre système sensoriel, mais surtout de nos croyances et des formes culturelles, qui sont comme des cadres permettant l’appréhension des choses.
  • Percevoir, c’est Interpréter : Si percevoir, c’est plaquer des catégories sur des formes mouvantes pour faire émerger une entité signifiante, alors percevoir, c’est toujours interpréter, c’est-à-dire déformer. D’où une thèse dérangeante : la parenté de la perception et de l’illusion, que la tradition oppose.
  • Le Schématisme Kantien : Dans la Critique de la raison pure, Kant montre que nous abordons le monde phénoménal grâce aux concepts de l’entendement, sans lesquels nous serions comme « aveugles ». Or ces concepts sont propres à l’homme : un Martien, doté d’un autre système sensoriel et mental, percevrait le réel tout autrement. L’idée est ancienne : « C’est au moyen de l’esprit que nous voyons et observons » (Pline, Histoire naturelle, XI).
  • Nature, Culture et Habitudes : La perception qui nous semble « normale » relève de la nature, mais surtout de la culture et des habitudes. On n’imite donc jamais les choses, mais la manière dont nous nous les représentons. Exemple : une enfant de 11 ans copie Wivenhoe Park de Constable et trouve sans doute sa copie très ressemblante. La vraie question est : voit-elle le monde comme un adulte ?
  • Conséquence pour l’Art : L’art ne peut imiter la réalité, car la perception de la réalité n’est jamais neutre ou objective. Quand l’artiste croit imiter, il reproduit en fait un schéma : toute imitation est « stylisée ». C’est ce que Gombrich appelle le « style » ou la « formule », absolument impossibles à éviter.

II. Le Processus de « Schéma et Correction »

Nous abordons le réel avec un œil toujours « vieux », conditionné par des habitudes et des préférences. Gombrich s’appuie sur des expériences de psychologie qui fournissent un paradigme de la perception : percevoir, c’est plaquer des formes familières sur de l’informe. L’acte de création et d’imitation devient alors un processus de « schéma et correction » :

  • Le Schéma Initial : Pour dessiner une forme informe, comme une tache d’encre, on l’adapte à des moules perceptifs (formes géométriques ou familières). Si le sommet de la tache évoque une étoile, on s’inspire de cette forme pour la copier, et on lui donne involontairement la forme d’une étoile. Reproduire, c’est donc toujours adapter une formule ou un schéma général : c’est une activité constructive ou reconstructive.
  • Le « Téléphone Arabe » de Bartlett : Le psychologue F. C. Bartlett demande à un étudiant de copier très vite un hiéroglyphe. Son voisin copie ce dessin, et ainsi de suite. Le dessin finit par ressembler à un chat de livre pour enfants : trop éloigné de nos formes habituelles, le hiéroglyphe est vu inconsciemment comme un chat, dessiné dans le style des illustrations occidentales.
  • Le Style Domine : L’illustrateur Ludwig Richter raconte qu’avec ses condisciples, il devait reproduire objectivement le site de Tivoli, près de Rome. Aucune reproduction ne ressemblait à une autre : dans la perception, le style domine. Zola le disait déjà : une œuvre d’art est « un coin de la création vu à travers un tempérament » (Mes Haines).
  • La Correction : La peinture est un acte : l’artiste « a tendance à voir ce qu’il peint plutôt qu’à peindre ce qu’il voit » (p. 73). On ne peut imiter la nature sans séparer d’abord ses éléments pour les recomposer ensuite. Ce n’est pas un simple travail d’observation, mais une « expérimentation incessante » (p. 122), qui modifie le schéma jusqu’à ce que la représentation paraisse « juste » ou « convaincante » à l’artiste et à son public, qui partage les mêmes schémas.
  • Les Silhouettes d’une Époque : Ce processus explique pourquoi les figures féminines ou masculines d’une même époque se ressemblent toutes plus ou moins. Ce n’est pas l’objet qu’on imite, mais l’« idée » qu’on s’en fait, c’est-à-dire un schéma.

III. L’Imitation Satisfait une Attente

Seconde thèse : nous apprécions une imitation non parce qu’elle est « parfaite » (cela n’existe pas et n’a aucun sens après la première thèse), mais parce qu’elle satisfait notre attente. Elle n’est donc, par définition, pas fidèle :

  • L’Attitude Mentale : Nous abordons une œuvre à travers une « attitude mentale » (p. 52 sq.), forme intérieure de notre attente, faite d’apprentissage iconique et de familiarité avec certaines images. Sans elle, nous ne verrions que le fait que la Vénus de Milo n’a pas de bras.
  • Une Culture des Images : Cette attitude explique la surprise des premiers spectateurs de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière (1895, projeté en 1896). Ce film en noir et blanc ne nous surprendrait plus, car notre culture des images a changé. De même, un film d’horreur ne « fonctionne » que si le spectateur s’y prête : s’il décide que tout y est ridicule, l’effet tombe à l’eau. Il en va de même de notre rapport à l’art.
  • Transposer, non Copier : L’œuvre d’art est la transposition d’une émotion (une façon de percevoir le réel à travers un affect), non la copie d’une chose : l’herbe peinte n’a jamais la couleur de l’herbe, et pourtant elle nous « illusionne » en tant qu’évocation.
  • Des Stimuli Comparables : L’œuvre produit des stimuli comparables, mais non équivalents, à ceux des choses. Ce qui plaît, c’est de retrouver la même émotion, suscitée par un air de familiarité et non par la stricte ressemblance. Selon la « loi de constance » de W. Köhler (psychologie de la forme), nous sommes sensibles non aux stimuli eux-mêmes, mais à des rapports constants. En transposant les proportions et les écarts de nuances de l’objet, les images nous leurrent.
  • L’Imitateur est un Créateur : Refaire, c’est toujours refaire autrement. Gombrich confirme ainsi la thèse d’Aristote, mais en l’appuyant sur des conclusions scientifiques.

IV. L’Art comme Construction : Le Rôle des Conventions

Affirmer que l’art imite la réalité est une affirmation bien trop naïve. Le réalisme n’est jamais absolu, mais toujours relatif :

  • Le Réalisme est Relatif : Parler du réalisme d’une œuvre n’a pour ainsi dire aucun sens, car les critères de ressemblance ont varié selon les époques. Un peintre jugé bon imitateur à une époque paraît médiocre à une autre, parce que notre définition de la réalité a changé. Toute appréciation est donc historique, et non objective.
  • Le Réel est Ambigu : Pour nous, est réel ce à quoi nous sommes habitués : une organisation possible des choses parmi une multitude d’autres. La « réalité » est un ensemble mouvant de perceptions, qui croise des appréciations culturelles et affectives, et des intérêts pratiques ou épistémologiques. L’art s’inspire donc toujours d’une représentation, ni plus ni moins réaliste qu’une autre.
  • Deux Constructions Parallèles : Il n’y a pas que la perception du réel qui soit construite, l’art n’en serait alors qu’un décalque : l’art aussi est une construction. Même pour produire l’image de la perception ordinaire, comme dans les trompe-l’œil contemporains, l’artiste doit inventer une formule, qui suppose un découpage et une réduction au géométrique.
  • Conclusion : L’imitation n’est pas la copie d’un réel préexistant : elle est toujours une élaboration construite, une invention.

Questions et Réponses

Cliquez sur une question pour afficher la réponse.

R1 : Sur les recherches de psychologie expérimentale consacrées à la perception. Elles soulèvent trois questions : que signifie « imiter la nature » ? Que fait l’artiste ? Qu’est-ce que percevoir, puisque pour imiter il faut d’abord percevoir ?

R2 : Il n’y a pas d’« œil innocent ». La perception est toujours sélective et construite, car nous plaquons des formes (catégories, structures géométriques, codes culturels) sur ce que nous percevons.

R3 : Parce que percevoir, c’est plaquer des catégories sur des formes mouvantes pour faire émerger une entité signifiante. Percevoir, c’est donc toujours interpréter, c’est-à-dire déformer. Cette parenté est dérangeante, car la tradition oppose perception et illusion.

R4 : Kant montre que nous abordons les phénomènes grâce aux concepts de l’entendement, sans lesquels nous serions « aveugles ». Ces concepts sont propres à l’homme : un Martien percevrait le réel autrement. Pline le disait déjà : « C’est au moyen de l’esprit que nous voyons et observons ».

R5 : Parce que la perception de la réalité n’est jamais neutre ou objective. Elle dépend de notre système sensoriel, mais surtout de nos croyances et de nos cadres culturels. L’art ne peut donc imiter que la manière dont nous nous représentons le réel.

R6 : Il reproduit un schéma : toute imitation est « stylisée ». Gombrich parle de « style » ou de « formule », absolument impossibles à éviter, car l’artiste n’a pas accès au réel brut, mais à une perception déjà construite.

R7 : L’enfant trouve sans doute sa copie très ressemblante, ce qui étonne un adulte. La vraie question est : voit-elle le monde comme un adulte ? La perception « normale » relève de la nature, mais surtout de la culture et des habitudes.

R8 : Que notre regard est conditionné par des habitudes et des préférences. Percevoir, c’est plaquer des formes familières sur de l’informe.

R9 : Pour dessiner l’informe, on l’adapte à des moules perceptifs. Si le sommet de la tache évoque une étoile, on lui donne involontairement la forme d’une étoile. Reproduire, c’est donc adapter une formule ou un schéma général : une activité constructive ou reconstructive.

R10 : Un hiéroglyphe copié de proche en proche finit par ressembler à un chat de livre pour enfants. Trop éloigné de nos formes habituelles, il est vu inconsciemment comme un chat et dessiné dans le style des illustrations occidentales.

R11 : Les étudiants devaient reproduire objectivement le même site, mais aucune reproduction ne ressemblait à une autre. Dans la perception, le style domine, comme le dit Zola : l’œuvre d’art est « un coin de la création vu à travers un tempérament ».

R13 : L’artiste part d’un schéma initial (une formule, une idée préconçue, un code visuel), qui est le point de départ de la création.

R14 : Une « expérimentation incessante », et non une simple observation : l’artiste sépare les éléments de la nature pour les recomposer, jusqu’à ce que la représentation paraisse « juste » ou « convaincante ». C’est pourquoi il « a tendance à voir ce qu’il peint plutôt qu’à peindre ce qu’il voit ».

R15 : Parce qu’on n’imite pas l’objet, mais l’« idée » qu’on s’en fait, c’est-à-dire un schéma propre à l’époque.

R16 : Nous apprécions une imitation non parce qu’elle est parfaite (cela n’existe pas), mais parce qu’elle satisfait notre attente. Elle n’est donc, par définition, pas fidèle.

R17 : La forme intérieure de notre attente, faite d’apprentissage iconique et de familiarité avec certaines images. Sans elle, nous ne verrions que l’absence de bras de la Vénus de Milo. Elle explique aussi la surprise des premiers spectateurs du train des frères Lumière, qui ne nous surprendrait plus aujourd’hui.

R18 : Parce qu’elle transpose une émotion, une façon de percevoir le réel à travers un affect. L’herbe peinte n’a jamais la couleur de l’herbe, et pourtant elle nous « illusionne » en tant qu’évocation.

R19 : Elle produit des stimuli comparables, mais non équivalents. Selon la « loi de constance » de Köhler, nous sommes sensibles non aux stimuli eux-mêmes, mais à des rapports constants. L’image transpose les proportions et les écarts de nuances de l’objet, et nous leurre.

R20 : Parce que refaire, c’est toujours refaire autrement. Gombrich confirme ainsi la thèse d’Aristote, mais en l’appuyant sur des conclusions scientifiques.

R21 : Parce que les critères de ressemblance ont varié selon les époques : un peintre jugé bon imitateur paraît médiocre à une autre époque. Et la « réalité » est une notion ambiguë : est réel ce à quoi nous sommes habitués, une organisation possible des choses parmi d’autres.

R22 : L’imitation n’est pas la copie d’un réel préexistant, mais une élaboration construite et une invention. Même le trompe-l’œil exige d’inventer une formule (découpage, réduction au géométrique) pour créer l’illusion.

R23 : L’art est toujours une construction, tout comme la perception du réel. Il n’est pas le décalque d’un réel construit : les deux sont des constructions parallèles.