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Causes

La sophistique fut un mouvement philosophique de la Grèce classique, apparu au Ve siècle av. J.-C., consacré à l’enseignement de l’art de la rhétorique et de l’argumentation. Les sophistes, maîtres de la parole, défendaient l’idée selon laquelle la vérité est relative et peut varier en fonction des perspectives et des intérêts de chaque individu.

L’approche relativiste de la sophistique remettait en cause les croyances traditionnelles et questionnait les valeurs fondamentales de la société athénienne, suscitant à la fois admiration et critiques. Dans leur quête d’enseigner l’art de persuader, les sophistes influencèrent la politique et la pensée de leur époque, laissant une empreinte significative dans l’histoire de la philosophie.

La contribution positive des sophistes fut modeste comparée à l’élan monumental que donneraient bientôt Socrate, Platon et Aristote. La sophistique, bien qu’innovante sous certains aspects, fut perçue comme une menace pour la pensée critique et la connaissance objective.

1. Causes d’ordre philosophique

La suprématie d’Athènes transforma également la cité en un centre de convergence pour les écoles philosophiques qui, jusque-là, étaient restées éloignées de la métropole. La rencontre des idées et le contraste des opinions à Athènes favorisèrent un climat relativiste, caractéristique de la sophistique. Le mot « sophiste » (σοφιστής) était employé au Ve siècle av. J.-C. dans un sens positif : Pindare appelait ainsi les poètes, Hérodote utilisait ce terme pour désigner les Sept Sages, Pythagore et Solon. Toutefois, à partir de la guerre du Péloponnèse, le terme acquit une connotation péjorative, notamment sous la plume d’Aristophane, Xénophon, Platon et Aristote, qui soulignaient leur aptitude à défendre aussi bien une thèse que son contraire, leur vénalité, leur vanité et leur fausse apparence de sagesse.

2. Caractères généraux

Les sophistes ne constituaient pas une école philosophique unifiée, mais plutôt un mouvement présentant des traits communs. Parmi leurs caractéristiques les plus notables, on peut relever :

  1. Relativisme : Par opposition à la recherche de principes permanents, les sophistes insistaient sur l’impermanence et la pluralité. Rien n’est fixe ni stable ; les essences sont variables et contingentes.
  2. Subjectivisme : La vérité est subjective et dépend de la perception individuelle ; « l’homme est la mesure de toutes choses. »
  3. Scepticisme : Ils remettaient en question la valeur du savoir, adoptant une attitude sceptique quant à la possibilité d’une connaissance certaine.
  4. Indifférentisme moral et religieux : Si les choses sont telles qu’elles apparaissent à chacun, il n’existe pas de normes morales ou religieuses transcendantes. En matière religieuse, les sophistes manifestaient une indifférence, voire un athéisme latent.
  5. Conventionnalisme juridique : Ils soutenaient que les lois n’étaient ni d’origine naturelle ni d’inspiration divine, mais issues de conventions humaines. Certains sophistes, comme Thrasymaque dans La République, affirmaient que la force était la seule loi véritable.
  6. Opportunisme politique : En l’absence de valeurs absolues de justice, tous les moyens étaient considérés comme légitimes pour atteindre les fins poursuivies ; l’éloquence pouvait ainsi servir aussi bien le bien que le mal.
  7. Utilitarisme : Plutôt que de servir l’État, ils enseignaient à promouvoir les intérêts personnels en maniant les émotions et les passions.
  8. Frivolité intellectuelle : Les sophistes étaient perçus moins comme des philosophes que comme des manipulateurs habiles de mots et d’artifices verbaux.
  9. Vénalité : Ils étaient critiqués pour monnayer leur enseignement. Platon les qualifiait de « marchands de friandises pour l’âme. »
  10. Humanisme : À l’instar des humanistes de la Renaissance, ils valorisaient la beauté du discours plus que la profondeur du contenu. Toutefois, leur intérêt pour l’homme demeurait étroitement lié à la politique et aux questions pratiques de la cité.
  11. Finalité pratique : La sophistique ne poursuivait pas un savoir spéculatif, mais visait la formation de dirigeants politiques, capables de plaider et de gérer les affaires sans scrupules sur les moyens employés.

3. Mérites

  1. Innovation philosophique : Les sophistes élargirent le champ de la philosophie, jusque-là centré sur la nature, en introduisant la réflexion sur les problèmes humains. Bien qu’ils aient glissé vers le subjectivisme et le scepticisme, ils contribuèrent à poser le problème critique de la connaissance.
  2. Apports politiques : Ils développèrent un concept de loi plus universel, en soulignant la distinction entre nature (φύσις), loi (νόμος) et convention (θέσις), contribuant ainsi à un élargissement de la pensée juridique.
  3. Éducateurs : Ils se présentaient comme maîtres de sagesse et de vertu civique. Leur idéal pédagogique était plus complet et plus large que la formation traditionnelle, participant au développement de la rhétorique comme discipline encyclopédique.
  4. Grammaire et rhétorique : Ils raffinèrent l’usage de la langue et l’art oratoire, bien que l’excès en ce domaine les ait parfois conduits au verbalisme. Malgré leurs mérites, les critiques sur leur vanité, leur vénalité et leur vacuité intellectuelle ne sauraient être considérées comme excessives.

Sélection de textes de la sophistique

« – Hippocrate, ici présent, brûle du désir de ta compagnie. Il souhaiterait savoir quel profit il tirerait à converser avec toi. Telle est, en somme, notre demande.
À cela, Protagoras répondit :
– Jeune homme, si tu m’accompagnes, chaque jour passé auprès de moi, tu rentreras chez toi meilleur que la veille, et chaque jour, continuellement, tu progresseras vers le meilleur. (…) Mon enseignement porte sur la bonne gestion des affaires domestiques, afin que l’élève soit capable d’administrer au mieux sa maison, et sur les affaires politiques, afin qu’il devienne le plus compétent de la cité, tant dans l’action que dans la parole.
– Suis-je alors, repris-je, ton exposé ? Il me semble que tu parles de la science politique et que tu proposes de faire des hommes de bons citoyens.
– C’est en effet, Socrate, le programme que je professe.
– Quel noble savoir tu t’es approprié, Protagoras, si toutefois tu le possèdes véritablement ! (…)
Mais moi, Protagoras, je ne croyais pas que cela fût enseignable, et, maintenant que tu l’affirmes, je ne sais plus comment en douter. Et pourquoi je ne crois pas que cela soit objet d’enseignement ni transmissible de l’un à l’autre, il est juste que je te l’explique.
Je soutiens que les Athéniens, comme les Grecs en général, sont sages. Car je vois que, lorsque nous nous assemblons et que la cité doit entreprendre des constructions publiques, on fait venir les constructeurs pour nous conseiller ; lorsqu’il s’agit de navires, les constructeurs de navires ; et ainsi de suite pour toutes les autres affaires considérées comme enseignables et apprenables.
Et si quelque autre, que l’on ne reconnaît pas comme professionnel, prétend donner son avis, fût-il beau, riche et de noble naissance, on ne l’écoute en rien, mais on se moque de lui et on le hue, jusqu’à ce qu’il se retire. (…)
Pour ce qui relève d’un art technique, ils se comportent ainsi. Mais quand il s’agit de gouverner la cité, chacun, charpentier ou forgeron, tanneur, commerçant, navigateur, riche ou pauvre, noble ou d’humble origine, peut prendre la parole pour conseiller, sans que personne ne lui reproche de parler sans avoir appris ni reçu d’enseignement.
Évidemment, c’est parce qu’ils croient que cela n’est pas objet d’enseignement. Et il semble que non seulement la communauté pense ainsi, mais encore les plus sages et les meilleurs de nos citoyens. »
Platon, *Protagoras*.

« L’Étranger – (…) Il semble que la sophistique appartient à l’art d’acquisition, une sorte de chasse s’occupant d’êtres vivants, bipèdes, terrestres, domestiques, humains ; elle s’exerce de manière privée, contre salaire, sous couvert d’enseignement, et vise des jeunes gens riches et de haute naissance. (…) La sophistique s’est donc révélée être, en second lieu, une branche de l’acquisition, de l’échange, relevant de l’art commercial, (…) du commerce de l’âme, portant sur des raisonnements et des savoirs concernant la vertu. »
Platon, *Le Sophiste*.

« Depuis un moment déjà, Ménon me dit qu’il aspire à posséder ce savoir et cette vertu grâce auxquels les hommes gouvernent bien leurs maisons et la cité, s’occupent de leurs parents et savent comment accueillir ou repousser citoyens et étrangers, selon ce qui convient à un homme de bien.
À propos de cette vertu, réfléchis donc à qui nous devrions la confier pour la transmettre correctement. N’est-il pas évident, d’après ce que nous venons de dire, que ce seraient ceux qui prétendent être maîtres de vertu et qui s’ouvrent à tout Grec désireux d’apprendre, contre rémunération ?
ANITOS – Qui sont donc ces gens, Socrate ?
SOCRATE – Tu sais bien que je parle de ceux que l’on appelle les sophistes.
AN. – Par Héraclès, tais-toi, Socrate ! Que ni un mien parent, ni un ami, ni un concitoyen, ni même un étranger que je connais, n’aille s’égarer auprès d’eux et se perdre, car ce sont la ruine de ceux qui les fréquentent.
SOC. – Que dis-tu, Anitos ? Seraient-ils donc les seuls, parmi ceux qui prétendent transmettre un savoir, à ne pas être utiles, mais à corrompre ceux qui s’en remettent à eux ? Et pour cela, ils osent demander de l’argent ? Je peine à te croire.
Je sais, par exemple, qu’un seul homme, Protagoras, a gagné plus d’argent avec ce savoir que Phidias – si célèbre pour ses œuvres admirables – et dix autres sculpteurs réunis.
Étrange affirmation ! Si ceux qui réparent des chaussures ou des vêtements renvoyaient ceux-ci en plus mauvais état, ils ne survivraient pas trente jours. Et voici que Protagoras, sans que toute la Grèce s’en aperçoive, aurait corrompu ceux qui le fréquentaient pendant plus de quarante ans – car il est mort près de soixante-dix ans après en avoir passé quarante dans cette pratique –, et pendant tout ce temps, il a joui d’une grande réputation.
Et non seulement Protagoras, mais bien d’autres, certains morts, d’autres encore vivants.
Devons-nous alors, d’après tes paroles, penser qu’ils ruinent les jeunes sciemment ou sans même s’en rendre compte ? Devons-nous croire que ceux que l’on dit être les plus sages soient en réalité insensés ?
AN. – Insensés ? Non, ce ne sont pas eux qui le sont, Socrate, mais bien davantage les jeunes qui les paient, et plus encore leurs familles qui le leur permettent, et par-dessus tout, les cités qui les accueillent sans les chasser, qu’ils soient citoyens ou étrangers.
SOC. – Mais dis-moi, Anitos, l’un d’eux t’a-t-il causé du tort pour que tu parles ainsi ?
AN. – Par Zeus, je n’ai jamais fréquenté aucun d’eux, et je ne laisserais aucun des miens le faire.
SOC. – Mais alors, tu n’as aucune expérience de ces hommes ?
AN. – Et je m’en félicite !
SOC. – Homme de peu de raison ! Comment peux-tu juger de ce qui est bon ou mauvais sans connaissance ?
AN. – C’est facile : que j’aie de l’expérience ou non, je sais parfaitement de qui il s’agit. »
Platon, *Ménon*.

« Mais il n’en est rien, et si vous avez entendu dire que je tente d’éduquer les hommes et que j’en retire de l’argent, cela n’est pas davantage vrai. Car il me semble aussi qu’il est beau qu’un homme soit capable d’éduquer ses semblables, à l’image de Gorgias de Léontinoi, de Prodicos de Céos et d’Hippias d’Élis. Chacun d’eux, Athéniens, voyageant de cité en cité, persuade les jeunes gens – qui pourraient recevoir gratuitement l’enseignement de leurs concitoyens – de délaisser ces derniers pour suivre leurs propres cours, moyennant finance et avec reconnaissance. (…) Je rencontrai fortuitement l’homme qui a versé aux sophistes plus d’argent que tous les autres réunis, Calias, fils d’Hipponicos. Je lui demandai – car il a deux fils : « Calias, lui dis-je, si tes deux fils étaient des poulains ou des veaux, nous devrions engager un gardien pour eux, le rémunérer afin qu’il les rende aptes et bons selon leur nature propre, et ce serait un spécialiste des chevaux ou un éleveur. Mais puisqu’ils sont hommes, quel tuteur as-tu l’intention de leur donner ? Qui est connaisseur en perfection humaine et politique ? Je suppose que tu l’as trouvé, toi qui as deux fils. » « Y en a-t-il un ou non ? », demandai-je. « Bien sûr », répondit-il. « Qui est-ce, d’où vient-il, et que prétend-il enseigner ? », repris-je. « Ô Socrate, répondit-il, c’est Événos de Paros, pour cinq mines. » Et je jugeai Événos heureux, s’il possède réellement cet art et s’il enseigne de manière si convenable. Quant à moi, je me vanterais et me glorifierais si je savais ces choses, mais je ne les sais pas, ô Athéniens. »
Platon, *Apologie de Socrate*.

« Il vaut la peine de ne pas négliger les discussions que [Socrate] eut avec le sophiste Antiphon. Ainsi, une fois, Antiphon, dans l’intention de lui ravir ses disciples, s’approcha de Socrate en leur présence et lui adressa ces paroles : « Je croyais, Socrate, qu’il allait de soi que ceux qui se consacrent à la philosophie deviennent plus heureux. Toi, au contraire, il me semble que tu as retiré de la philosophie l’effet inverse. Tu vis, en effet, d’une manière que même un esclave ne supporterait pas de subir sous le joug de son maître : tu manges les aliments et bois les boissons les plus grossiers ; tu portes un manteau non seulement modeste, mais toujours le même, en hiver comme en été ; tu marches toujours pieds nus et sans tunique. Par ailleurs, tu ne perçois aucun salaire, alors que l’argent réjouit celui qui en dispose et procure à ses détenteurs une vie plus libre et plus agréable. Si donc, comme les maîtres des autres disciplines rendent leurs disciples semblables à eux-mêmes, tu fais naître en tes élèves la même disposition, considère-toi comme un maître du malheur. »
À tout cela, Socrate répondit : « Il me semble, Antiphon, que tu t’imagines ma vie si misérable que tu préférerais mourir plutôt que de vivre ainsi. Examinons donc ensemble quel aspect de ma vie te semble si pesant. Est-ce parce que, ceux qui reçoivent un salaire étant obligés d’honorer leur engagement, je suis libre, moi qui ne touche aucun salaire, de discuter ou non selon mon désir ? Ou juges-tu médiocre mon mode de vie, en pensant que les aliments que je consomme sont moins sains que les tiens et me procurent moins de vigueur ?… Tu ressembles, Antiphon, à quelqu’un qui croit que le bonheur consiste en la mollesse et le luxe. Pour moi, je pense que n’avoir besoin de rien est chose divine ; avoir le moins de besoins possible est très proche de la divinité, et ce qui est divin est excellent : ainsi, celui qui s’en approche s’élève vers l’excellence. »

Lors d’une autre rencontre, dialoguant encore avec Socrate, Antiphon lui dit : « Sache, Socrate, que je te considère comme un homme juste, mais pas le moins du monde comme un homme sage. Et il me semble que tu partages toi-même cette opinion : car, par exemple, tu ne fais payer personne pour ton enseignement. Pourtant, ton manteau, ta maison ou tout autre bien que tu possèdes et qui a quelque valeur, tu ne le donnerais pas gratuitement à quiconque, ni même pour un prix inférieur à sa valeur. Il est donc évident que, si tu estimais que ton enseignement a quelque valeur, tu exigerais une rémunération en rapport avec cette valeur. Ainsi, tu peux être juste, car tu ne trompes pas par amour de l’argent ; mais sage, non, car ton savoir n’a aucune valeur. »
À cela, Socrate répondit : « Antiphon, chez nous, il est aussi honteux que beau de faire commerce de la beauté ou de la sagesse. Ainsi, celui qui vend sa beauté à quiconque la désire est appelé prostitué, tandis que celui qui, sachant qu’un amant est bon et honnête, en gagne l’amitié sans se vendre est jugé vertueux. Il en va de même de la sagesse : ceux qui la vendent à tout venant pour de l’argent sont appelés sophistes, assimilés à des prostitués ; tandis que celui qui, enseignant ce qu’il sait de bon à ceux dont il reconnaît la valeur, agit en véritable citoyen. Pour ma part, Antiphon, tout comme d’autres prennent plaisir à posséder un bon cheval, un bon chien ou un bel oiseau, j’éprouve, et plus encore, du plaisir à fréquenter de bons amis. À ceux-ci, j’enseigne tout ce que je sais de bien et je les mets en relation avec d’autres, s’il me semble qu’ils peuvent en tirer bénéfice pour la vertu. Les trésors des sages anciens, transmis sous forme d’écrits, je les déploie avec mes amis, et nous examinons ensemble ce qu’ils contiennent de meilleur, pour en faire notre bien propre. Nous considérons qu’il s’agit là d’un immense bénéfice, celui d’une amitié partagée. »
En l’entendant, il me sembla être un homme bienheureux, capable d’élever vers la perfection ceux qui l’écoutaient.

« La parole est un souverain puissant qui, avec un corps des plus petits et complètement invisible, accomplit des œuvres extrêmement divines. Elle peut, par exemple, faire cesser la peur, chasser l’affliction, produire la joie ou intensifier la compassion. Que cela soit ainsi, je vais le démontrer. (…)
À ceux qui l’écoutent, elle inspire souvent un frisson de terreur, une compassion débordante de larmes, une affliction par amour pour les souffrants ; à l’occasion des succès et des revers des actions et des personnes étrangères, l’âme éprouve, par le biais des paroles, une expérience personnelle. (…)
Les enchantements inspirés, grâce aux paroles, procurent du plaisir et éloignent la douleur. En effet, en confondant le pouvoir de l’enchantement avec l’opinion de l’âme, ils la séduisent, la persuadent et la transforment par la fascination. De cette fascination et de cette magie sont nées deux arts qui provoquent les erreurs de l’âme et les illusions de l’opinion. Combien n’ont-ils pas persuadé — et continuent encore de persuader — tant de gens et sur tant de sujets, simplement en façonnant un discours mensonger !
Si tous se souvenaient de tous les événements passés, connaissaient ceux du présent et prévoyaient ceux de l’avenir, la parole, même semblable, ne pourrait pas tromper de la même manière. Or, il n’est pas aisé de se souvenir du passé, ni d’analyser le présent, ni de deviner l’avenir. De sorte que, dans la plupart des affaires, la plupart des hommes prennent l’opinion pour conseillère de l’âme. Mais l’opinion, qui est incertaine et dénuée de fondement, entraîne ceux qui s’y fient dans un réseau d’échecs incertains et sans assise.
Quelle raison empêcherait donc que des enchantements soient parvenus jusqu’à Hélène, alors même qu’elle n’était plus jeune, et qu’ils aient agi sur elle comme si elle avait été enlevée par la force ? Dès lors, la force de la persuasion, qui a déterminé sa pensée — et elle l’a déterminée, sans doute, par nécessité —, ne mérite aucun reproche, mais possède au contraire le pouvoir même de la nécessité. En effet, la parole qui persuade une âme la contraint nécessairement, cette âme qu’elle persuade, à se laisser convaincre par ce qui est dit et à approuver ce qui est fait. En conséquence, celui qui persuade est, en tant qu’il a soumis l’âme à la nécessité, coupable ; quant à elle, contrainte par la nécessité de la parole, elle souffre d’une mauvaise réputation de manière erronée.
Et que la persuasion, une fois associée à la parole, imprime dans l’âme l’empreinte qu’elle veut, cela doit être appris, avant tout, des raisonnements des physiciens, qui, en remplaçant une opinion par une autre, en rejetant l’une et en défendant l’autre, parviennent à faire paraître clair aux yeux de l’opinion ce qui était incroyable et obscur. »

« – Oh ça, Hippocrate ; tu vas aller chez Protagoras lui offrir de l’argent, afin qu’il t’enseigne quelque chose ; mais quel homme penses-tu que ce soit, et quel homme veux-tu qu’il te rende ?
– Présentement donc, nous allons toi et moi chez Protagoras, disposés à lui donner tout ce qu’il demandera pour ton instruction, si notre bien peut y suffire, et qu’il y en ait assez pour le contenter ; s’il ne suffit pas, nous sommes tout prêts à employer encore celui de nos amis. Si quelqu’un donc, voyant ce grand empressement, nous demandait, Socrate et Hippocrate, dites-moi, en donnant tout cet argent à Protagoras, à quel homme pensez-vous le donner ? Que lui répondrions-nous ? Quel nom connaissons-nous à Protagoras comme nous connaissons à Phidias celui de sculpteur, et à Homère celui de poète : comment appelle-t-on Protagoras ?
— On appelle Protagoras un sophiste, Socrate. — Bon, lui ai-je dit, nous allons donner notre argent à un sophiste. — Précisément.
— Et si le même homme te demandait encore ce que tu veux devenir avec Protagoras ?
— A ces mots, Hippocrate rougissant (car le jour était déjà assez grand pour me faire voir ce qui se passait sur son visage) : si nous voulons être conséquents, m’a-t-il dit, il est évident que c’est pour devenir un sophiste.
— Comment, par tous les dieux, lui dis-je, n’aurais-tu pas de honte de te donner pour sophiste à la face des Grecs ?
— Oui, par Jupiter, Socrate, j’en aurais honte, s’il faut dire la vérité.
– Dis-moi, Hippocrate, le sophiste n’est-il pas un marchand, soit passager, soit fixé en un lieu, de toutes les denrées dont l’âme se nourrit ? Il me le semble, au moins.
– — Mais de quoi se nourrit l’âme, Socrate ?
– — De sciences, lui ai-je répondu. Mais, mon cher, il faut bien prendre garde que le sophiste, en nous vantant trop sa marchandise, ne nous trompe comme les gens qui nous vendent tout ce qui est nécessaire pour la nourriture du corps … Si donc tu t’y connais, et que tu saches ce qui est bon ou mauvais, tu peux aller acheter Dis-moi, Hippocrate, le sophiste n’est-il pas un marchand, soit passager, soit fixé en un lieu, de toutes les denrées dont l’âme se nourrit ? Il me le semble, au moins.
– — Mais de quoi se nourrit l’âme, Socrate ?
– — De sciences, lui ai-je répondu. Mais, mon cher, il faut bien prendre garde que le sophiste, en nous vantant trop sa marchandise, ne nous trompe comme les gens qui nous vendent tout ce qui est nécessaire pour la nourriture du corps … Si donc tu t’y connais, et que tu saches ce qui est bon ou mauvais, tu peux aller acheter pas en toute sûreté des sciences chez Protagoras et chez tous les autres sophistes ; mais si tu ne t’y connais pas, prends bien garde, mon cher Hippocrate, de hasarder ce que tu as de cher au monde ; car le risque est plus grand dans l’emplette des sciences que dans celle des aliments…»
Commentaire sur le Protagoras de Platon
Le Protagoras est un dialogue à la fois dramatique et dialectique, dans lequel Platon met en scène une rencontre entre Socrate et Protagoras, le plus célèbre des sophistes. Ce texte, qui prend des allures de débat public, est un chef-d’œuvre de subtilité ironique et de réflexion philosophique sur la vertu, la pédagogie et la politique.
1. Le contexte : une Athènes démocratique et disputatrice
Le dialogue s’ouvre sur un récit de Socrate, ce qui est déjà un indice du caractère théâtral du texte. Socrate vient de rencontrer Protagoras chez Callias, un riche aristocrate qui accueille chez lui toute une cour de sophistes. Cette mise en scène nous plonge immédiatement dans l’univers de l’Athènes intellectuelle, où l’enseignement de la sagesse est devenu une activité lucrative. Platon dépeint une société où la paideia, l’éducation de la jeunesse, est au cœur des enjeux politiques.
2. Le cœur du débat : la vertu est-elle enseignable ?
La question centrale du dialogue est claire : la vertu, ou plus précisément l’excellence humaine (aretè), peut-elle s’enseigner comme un savoir technique ? Protagoras, en bon sophiste, affirme que oui : il se dit capable d’enseigner la vertu civique, c’est-à-dire la capacité à bien vivre en cité. Il en donne une justification mythique – le célèbre mythe de Prométhée et d’Épiméthée – où il montre que la sôphrosynè (la retenue, la justice) est un don universel distribué par Zeus pour permettre la vie en communauté.
Socrate, au contraire, interroge. Non pas par pure opposition, mais pour éprouver la cohérence du discours sophistique. À travers une dialectique rigoureuse (et souvent ironique), il pousse Protagoras dans ses retranchements et montre les ambiguïtés de ses positions : si la vertu est une, comment peut-elle être divisée en plusieurs qualités (justice, piété, courage, etc.) ? Si elle est connaissance, pourquoi les hommes agissent-ils contre ce qu’ils savent être bien ?
3. Une critique implicite de la sophistique
Platon, en orchestrant cette confrontation, ne se contente pas de donner la parole à deux figures. Il construit une critique de la sophistique qui repose sur plusieurs niveaux :
• Le style : Protagoras parle longuement, avec emphase, tandis que Socrate insiste sur la brièveté, la clarté, l’examen minutieux. Ce contraste rhétorique est lui-même un jugement.
• La finalité de l’enseignement : pour Socrate, l’éducation véritable ne vise pas le succès social ou politique, mais la transformation de l’âme. C’est un travail sur soi, non une transmission d’outils pour convaincre.
• La vérité vs l’opinion : là où le sophiste manie les doxa (opinions), le philosophe cherche l’aletheia (vérité). Le dialogue illustre cette tension entre la logique des apparences et celle de l’être.
4. Un dialogue qui reste ouvert
Le Protagoras ne se clôt pas sur une victoire nette de Socrate. Bien au contraire, le dialogue s’interrompt à un moment où les rôles semblent s’inverser : Socrate semble concéder que la vertu est connaissance – ce qui serait une forme d’enseignabilité. Mais cette concession est ambivalente. Platon laisse volontairement la question ouverte, comme souvent dans ses dialogues aporétiques.
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Un dialogue à la fois politique et pédagogique
Le Protagoras est une œuvre fondamentale, car elle met à nu les fondements de l’éducation démocratique et interroge les prétentions des discours d’autorité. Elle nous oblige à nous demander : qu’est-ce qu’un bon maître ? Qu’est-ce qu’une éducation authentique ? Et surtout, peut-on devenir meilleur par le seul apprentissage, ou faut-il une conversion intérieure, un retournement de l’âme (metanoia) ?
Ce texte, par sa richesse dramatique et conceptuelle, reste d’une actualité brûlante. Il nous rappelle que la pensée véritable ne se contente pas de réponses toutes faites, mais progresse dans le dialogue, l’examen, et la remise en question permanente des certitudes.

Représentants de la sophistique

  1. Protagoras (c. 485-410 av. J.-C.)

    « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas. »
    « Quant aux dieux, je ne puis savoir ni comment ils sont ni comment ils ne sont pas. Car nombreux sont les obstacles à cette connaissance : l’obscurité du sujet et la brièveté de la vie humaine. »
    Protagoras incarne un tournant anthropocentrique dans la philosophie grecque, plaçant l’être humain et son expérience au cœur du débat philosophique. Son relativisme et sa défense de l’éducation comme instrument de la vie politique en font une figure incontournable pour comprendre la sophistique et son influence sur l’Athènes classique. Bien que critiqué par les penseurs postérieurs, son héritage demeure vivant dans les débats sur la vérité, l’éthique et la nature de la loi.

    Chez Sextus Empiricus, le subjectivisme circonstancialiste désigne l’idée selon laquelle toute perception, tout jugement, toute croyance est relative à la situation particulière du sujet : son état corporel, psychologique, culturel, son environnement, etc. Il n’existe donc aucune vérité absolue, seulement des apparences variables selon les circonstances. Sextus cite Protagoras pour illustrer une position relativiste, qu’il critique dans le cadre de sa propre démarche sceptique :
    “Certains ont compté Protagoras d’Abdère parmi le chœur des philosophes qui abolissent le critère, puisqu’il affirme que toutes les impressions sensibles et toutes les opinions sont vraies, et qu’il soutient la relativité de la vérité, en raison du fait que tout ce qui apparaît à quelqu’un et tout ce qui est objet d’opinion est, purement et simplement, relatif au sujet. Du moins, au début des Discours démolisseurs, il proclama : « De toutes choses, la mesure est l’homme, de celles qui sont en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas. »
    Il semble que cette affirmation soit même confirmée par son contraire, car si quelqu’un dit que l’homme n’est pas la mesure de toutes choses, il confirme que l’homme est bien le critère de toutes choses. En effet, celui qui dit cela est un homme, et par le seul fait d’établir ce qui apparaît en fonction de lui-même, il admet que cela relève de ce qui lui apparaît.

    Ainsi, le fou est un critère fiable de ce qui apparaît dans la folie ; celui qui dort, de ce qui se manifeste en rêve ; l’enfant, de ce qui se donne dans l’enfance ; et le vieillard, de ce qui survient dans la vieillesse. Il ne convient pas d’écarter certaines conditions à cause d’autres, c’est-à-dire qu’il n’est pas légitime d’écarter ce qui apparaît dans la folie au nom de ce qui se produit dans la lucidité, ni ce qui apparaît en rêve au nom de l’état de veille, ni ce qui apparaît durant l’enfance au nom de la vieillesse. Car, de même que ces choses n’apparaissent pas aux premiers, inversement, ce qui apparaît aux premiers ne survient pas aux seconds. Dès lors, si le fou ou le dormeur, du fait qu’ils perçoivent selon une disposition particulière, ne sont pas des juges sûrs de ce qui leur apparaît, alors, puisque le lucide et l’éveillé sont également dans une disposition particulière, eux non plus ne sauraient être fiables pour juger ce qui leur advient. Puisque rien ne se reçoit indépendamment d’une circonstance, il faut donc accorder foi à chaque individu quant à ce qu’il reçoit dans sa situation propre.”

    “Protagoras d’Abdère était sophiste et disciple de Démocrite dans sa patrie, bien qu’il ait entretenu des liens avec les mages perses lors de l’expédition de Xerxès contre la Hellade. Son père (…) qui avait amassé plus de richesses que la plupart des habitants de Thrace et qui hébergea Xerxès dans sa demeure, obtint par des présents que son fils fréquente les mages, car les mages perses n’enseignent pas aux non-Perses, à moins que le roi ne l’autorise. (…) Affirmer qu’il ne savait pas si les dieux existent ou non est, à mon avis, une impiété que Protagoras commet en raison de son éducation perse, car les mages invoquent les dieux dans des rites occultes, mais se passent de la croyance publique en la divinité afin de ne pas donner l’impression que celle-ci est la source de leur pouvoir. Ce fut la cause pour laquelle il fut expulsé de son territoire par les Athéniens, après avoir été jugé, selon certains, ou, selon d’autres, après avoir été soumis à un vote sans jugement. Traversant îles et continents en tentant d’éviter les trirèmes athéniennes dispersées sur toutes les mers, il fit naufrage alors qu’il naviguait sur une petite embarcation. Il fut le premier à recevoir une rétribution pour ses leçons et le premier à transmettre cette pratique aux Grecs, ce qui fut jugé blâmable, car nous estimons davantage ce que nous espérons obtenir contre de l’argent que ce qui est gratuit.

    En effet, lorsqu’un athlète, durant le pentathlon, blessa involontairement avec un javelot Épithime de Pharsale et le tua, [Périclès] consacra toute une journée, en compagnie de Protagoras, à déterminer s’il fallait, en stricte logique, attribuer la responsabilité de l’accident au javelot lui-même, à celui qui l’avait lancé, ou aux juges de la compétition.

    Lorsque ses fils, jeunes et beaux, périrent en seulement huit jours, [Périclès] le supporta sans se laisser abattre. Car il conserva une tranquillité d’âme qui, chaque jour, favorisait son bien-être, son absence de douleur et sa renommée auprès du peuple. Mais ceux qui le virent supporter sa propre douleur avec fermeté le considéraient comme noble et viril, bien supérieur à eux-mêmes, conscients de leur propre faiblesse en pareille situation.

    On a rangé Protagoras d’Abdère parmi le chœur des philosophes qui ruinent le critère, car il soutient que toutes les impressions et toutes les opinions sont vraies, et parmi ceux qui affirment la relativité de la vérité, en ce que tout ce qui apparaît à quelqu’un et tout ce qui fait l’objet d’une opinion est, simplement, relatif au sujet. Du moins, au début des Discours démolisseurs, il proclama « De toutes choses l’homme est la mesure, de celles qui sont en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas ». Il semble que cette affirmation soit même corroborée par sa contraire, car si quelqu’un dit que l’homme n’est pas le critère de toutes choses, il confirme alors que le critère de toutes choses est l’homme. Car celui qui dit cela est un homme et, du fait qu’il établit ce qui lui apparaît par rapport à lui-même, il reconnaît que cela fait partie de ce qui lui apparaît.
    Ainsi, le fou est un critère fiable de ce qui apparaît dans la folie ; le dormeur, de ce qui apparaît dans le rêve ; l’enfant, de ce qui apparaît dans l’enfance ; et le vieillard, de ce qui se produit dans la vieillesse. Il n’est pas convenable de négliger des circonstances différentes en raison de circonstances différentes, c’est-à-dire qu’il n’est pas adéquat de rejeter ce qui apparaît à un individu lorsqu’il est fou au motif de ce qui se produit lorsqu’il est sain d’esprit, ni ce qui apparaît en rêve à cause de ce qui apparaît à l’état de veille, ni ce qui apparaît dans l’enfance à cause de ce qui apparaît dans la vieillesse. De même que ces choses n’apparaissent pas aux uns, ainsi, inversement, ce qui apparaît aux premiers ne survient pas aux seconds.
    Par conséquent, si le fou ou le dormeur, en raison de la disposition particulière dans laquelle il perçoit, ne sont pas des juges sûrs de ce qui leur apparaît, alors, étant donné que l’homme sain d’esprit et éveillé se trouve lui aussi dans une disposition particulière, il ne sera pas davantage fiable pour juger de ce qui lui arrive. Puisque rien n’est reçu indépendamment d’une certaine circonstance, il faut accorder du crédit à chaque individu en ce qui concerne ce qu’il reçoit dans sa circonstance propre. »

    Protágoras affirme que sur n’importe quel sujet, il est possible de défendre, avec la même validité, une thèse comme sa contraire, même au sujet de cette même proposition, étant donné que tout sujet peut être défendu dans un sens ou dans son contraire.

    Comme le disait Protágoras lorsqu’il déclarait « l’homme est la mesure de toutes choses », voulant dire que de la manière dont les objets me paraissent être, de cette même manière ils sont pour moi. Et de la manière dont ils te paraissent, de cette manière ils sont pour toi. Très semblable à ce qui a été exposé est la proposition de Protágoras. En effet, il a aussi dit que l’homme est la mesure de toutes choses, ne voulant signifier par là rien de plus que ce que chacun croit, possède une réalité stable. Et si cela arrive, il se fait que la même chose est et n’est pas, et est mauvaise et bonne, et ainsi toutes les autres affirmations conformes aux thèses opposées, parce qu’il arrive fréquemment que pour certains, une chose leur paraît bonne, et pour d’autres, son contraire, et la mesure est ce qui semble à chacun.

    Il disait aussi que l’âme n’est rien en dehors des sensations, comme le confirme Platon dans le Théétète, et que toutes les choses sont vraies. Diogène Laërce, IX, 51.

    Lui et Prodicus de Céos se faisaient payer pour leurs lectures publiques. Et Platon ajoute dans le Protagoras que Prodicus avait une voix grave. Protágoras fut disciple de Démocrite. On l’appelait « Sagesse », selon ce que raconte Favorin dans son Histoire des choses diverses.

    51. Il fut le premier à dire que sur n’importe quel sujet, il existe deux raisonnements opposés l’un à l’autre. Avec l’un et l’autre, il lançait la discussion, étant le premier à agir ainsi. Dans certains de ses écrits, il commence de cette manière : « De toutes les choses la mesure est l’homme, de celles qui sont en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas ». Il affirmait que l’âme n’est rien en dehors des sensations, comme le dit précisément Platon dans le Théétète, et que toutes les choses sont vraies. Et dans un autre de ses écrits, il commença ainsi : « À propos des dieux, je ne peux savoir ni comment ils sont, ni comment ils ne sont pas. Car il y a beaucoup d’obstacles pour le savoir : l’obscurité du sujet et la brièveté de la vie humaine ».

    52. À cause de cette introduction dans son écrit, il fut exilé d’Athènes. Et les Athéniens brûlèrent ses livres sur l’agora, après avoir ordonné par l’intermédiaire du crieur public que ceux qui les avaient achetés les remettent tous. Il fut le premier à demander comme salaire cent mines. Et le premier à distinguer les temps du verbe, et à souligner le pouvoir de l’opportunité, il organisa des débats oratoires et apporta aux plaideurs les astuces sophistiques. Et, mettant de côté la raison sous-jacente, il réduisit la discussion aux mots et engendra la race des débatteurs éristiques, aujourd’hui si en vogue. C’est pourquoi Timon dit de lui : Protágoras, sociable, grand connaisseur des discussions verbales.

    53. Il fut le premier à susciter la forme de dialogue que nous appelons socratique. Il fut aussi le premier à utiliser en dialectique l’argument d’Antisthène qui tente de démontrer qu’il est impossible d’avoir une contradiction, comme l’affirme Platon dans l’Eutidème.

    Protágoras : Le Sophiste de l’Homme et de la Relativité

    Protágoras d’Abdère (vers 485-410 av. J.-C.) est une figure clé de la philosophie présocratique et du développement de la sophistique.

    Il est l’un des sophistes les plus remarquables et respectés de la philosophie grecque, en particulier en raison de l’estime que lui accorde Platon dans ses dialogues. Sa phrase la plus célèbre, « l’homme est la mesure de toutes choses », exprime son subjectivisme, relativisme et scepticisme. Protágoras soutient que la connaissance et la vérité sont relatives à chaque individu, puisque les perceptions humaines varient et conditionnent notre compréhension de la réalité. Selon lui, ce que chaque personne perçoit est sa vérité, ce qui implique qu’il n’existe pas de vérité universelle ou absolue.

    Platon, bien que critique envers d’autres sophistes, montre du respect pour Protágoras en raison de son approche sérieuse et réfléchie de l’enseignement et de sa capacité à encourager le débat philosophique. Dans le dialogue platonicien qui porte son nom, Platon le présente comme un intellectuel habile et un argumentateur, qui se distingue par sa capacité à traiter des questions complexes de la vertu et de la justice sans tomber dans la trivialité des autres sophistes. En plus d’être un maître de la rhétorique, Protágoras promouvait une éducation visant à former les citoyens à l’art de l’argumentation, un outil fondamental dans la vie publique d’Athènes.

    Protágoras fut protégé par Périclès et chargé de rédiger la constitution de Thurioi. Il est l’un des sophistes les plus éminents, connu comme le « père de la sophistique ». Il fut accusé d’impiété et condamné à mort en 416 av. J.-C. Protágoras nie l’existence d’une « vérité » universelle ; pour lui, la vérité dépend de chaque individu et de ses perceptions, dans un flux constant de changements. En morale, il soutient qu’il n’y a pas de bien ou de justice absolus, mais que tout dépend des perspectives. Il fut également agnostique, affirmant qu’on ne peut savoir si les dieux existent.

    Reconnu pour sa célèbre phrase « L’homme est la mesure de toutes les choses », sa pensée se concentre sur le relativisme, l’anthropologie et la rhétorique.

    Différents aspects de sa philosophie et de son contexte historique.

    1. Contexte historique et biographie

    Protágoras naquit à Abdère, en Thrace, une région marquée par sa diversité culturelle. Il fut contemporain de Socrate et de Périclès, participant à l’effervescence intellectuelle de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C. en tant que maître itinérant. Sa vie se déroula dans un contexte où la démocratie athénienne prospérait, ce qui influença de manière significative sa pensée politique et éducative. Protágoras percevait des honoraires pour ses enseignements, comme il était courant parmi les sophistes, et il se spécialisa dans la rhétorique et l’argumentation, des compétences essentielles dans la vie publique athénienne.

    2. La philosophie de Protágoras : Le relativisme et la connaissance

    Le principe fondamental de Protágoras, formulé dans sa célèbre affirmation :
     » L’homme est la mesure de toutes les choses : de celles qui sont, en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas « ,
    souligne sa position relativiste. Selon lui, il n’existe pas de vérité universelle ; toute connaissance dépend de la perception subjective de l’individu. Cela implique que ce qui est « vrai » ou « réel » pour une personne peut ne pas l’être pour une autre. Ce relativisme épistémologique fut révolutionnaire, mais suscita également des critiques, en particulier de la part de Platon, qui l’interpréta comme une négation de toute objectivité.

    3. Sa conception de la loi et de la politique

    Protágoras défendit l’idée que les lois ne sont pas d’origine divine, mais des conventions humaines conçues pour garantir la coexistence sociale. Dans son dialogue Protágoras, Platon le présente en train d’argumenter que la justice et la vertu sont indispensables à la survie de la communauté. De ce point de vue, Protágoras valorisait la démocratie athénienne comme un système politique permettant aux citoyens de délibérer sur les lois et leurs applications, toujours selon le principe de l’utilité pour la polis.

    4. L’être humain comme centre de sa philosophie

    L’intérêt de Protágoras pour l’être humain fait de lui l’un des premiers penseurs à explorer l’anthropologie philosophique. Pour lui, l’homme ne mesure pas seulement la réalité externe, mais aussi les normes éthiques et politiques. Cette approche place l’individu au centre de la connaissance et de la moralité, contrairement aux cosmologies abstraites des présocratiques.

    5. Éthique et éducation : La vertu comme enseignement

    Protágoras soutenait que la vertu (areté) pouvait être enseignée, une idée controversée à son époque. À travers l’éducation, il croyait qu’il était possible de former des citoyens capables de participer activement à la vie publique. En ce sens, Protágoras ne cherchait pas à inculquer des dogmes, mais à enseigner à débattre et à persuader, des compétences essentielles pour le citoyen athénien.

    6. Relation avec Socrate et d’autres philosophes

    Protágoras entretint une relation indirecte mais significative avec Socrate et d’autres philosophes de son époque. Bien que les deux partagent l’intérêt pour l’éducation et la vertu, leurs approches différaient profondément. Socrate cherchait des vérités universelles à travers la dialectique, tandis que Protágoras acceptait la multiplicité des perspectives comme une caractéristique inhérente de la condition humaine. Platon critique sévèrement Protágoras dans ses dialogues, le considérant comme relativiste et sceptique, mais lui reconnaît aussi un intellect remarquable.

    7. Personnalité et héritage

    Protágoras fut décrit comme un maître persuasif et charismatique, capable de captiver ses auditeurs. Son approche pratique et son scepticisme vis-à-vis des dieux le conduisirent à remettre en question les croyances traditionnelles, ce qui lui attira à la fois admirateurs et détracteurs. On dit qu’il fut accusé d’impiété et qu’à la fin de sa vie, il dut fuir Athènes, bien que les détails de sa mort demeurent incertains.

    8. Critiques et contributions à la pensée occidentale

    L’héritage de Protágoras est ambivalent. Tandis que certains le voient comme un précurseur du scepticisme moderne, d’autres critiquent le nihilisme supposé implicite dans son relativisme. Cependant, son insistance sur l’homme comme mesure de toutes choses a profondément influencé la tradition humaniste et la notion moderne de subjectivité.

  2. Gorgias (c. 444-1 a.C.) La rhétorique et la philosophie dans la Grèce classique

    Gorgias fut un innovateur de son temps, tant dans la pratique de la rhétorique que dans la pensée philosophique. Son héritage réside dans sa capacité à remettre en question les certitudes et à explorer le pouvoir du langage comme outil pour modeler la perception de la réalité. Bien que son approche ait été critiquée par ses contemporains et par des philosophes postérieurs, son influence perdure dans l’histoire de la philosophie et de la rhétorique, faisant de lui une figure indispensable pour comprendre la pensée grecque classique.

    Introduction

    Gorgias de Leontinos (c. 485 av. J.-C. – c. 380 av. J.-C.) fut l’un des sophistes les plus influents de la Grèce classique, connu pour son habileté en tant qu’orateur, son scepticisme philosophique et sa contribution au développement de la rhétorique en tant que discipline autonome. Figure marquante du Ve siècle av. J.-C., Gorgias incarne l’esprit critique et expérimental du mouvement sophistique, qui remettait en question les conceptions traditionnelles du savoir, de la vérité et du langage.

    Contexte historique et culturel

    Gorgias naquit à Leontinos, une ville de Sicile, à une époque où la région était connue pour sa tradition rhétorique. La Sicile était profondément influencée par la culture grecque, et ses cités étaient des foyers d’innovation dans l’utilisation du langage, en partie à cause de la nécessité de se défendre dans les tribunaux et les assemblées politiques.

    Il arriva à Athènes en 427 av. J.-C. en tant qu’ambassadeur, ce qui lui permit de démontrer son talent d’orateur devant l’une des plus influentes cités de Grèce. Athènes était alors le centre de la pensée philosophique et politique, et les sophistes, mettant l’accent sur l’enseignement de l’argumentation, trouvèrent un terreau fertile pour leurs idées.

    L’œuvre de Gorgias

    Bien qu’il n’ait laissé aucun texte systématique comme d’autres philosophes, Gorgias écrivit plusieurs discours et fragments, dont les plus célèbres sont :

    1. « Éloge d’Hélène »
      Dans cette œuvre, Gorgias défend Hélène de Troie, traditionnellement accusée d’avoir causé la guerre de Troie. Il soutient qu’Hélène n’a pas de faute, son comportement ayant été déterminé par des facteurs hors de son contrôle : la volonté des dieux, l’amour ou la force du langage persuasif. Ce texte est un exemple de la maîtrise de Gorgias pour montrer que toute position peut être défendue si l’on utilise la rhétorique de manière adéquate.
    2. « Défense de Palamède »
      Ce discours fictif présente Palamède, un héros grec accusé à tort par Ulysse de trahison durant la guerre de Troie. Dans ce discours, Gorgias montre comment le langage peut être utilisé pour construire des arguments logiques et réfuter des accusations.
    3. « Sur ce qui n’est pas ou sur la nature »
      Ce traité, dont seules des références indirectes nous sont parvenues, est l’un des textes les plus intrigants de Gorgias. Il s’agit d’un essai philosophique dans lequel Gorgias nie l’existence, la connaissance et la communication de la réalité, structurant son argumentation en trois parties :

      • Rien n’existe.
      • Si quelque chose existe, il ne peut être connu.
      • Si quelque chose peut être connu, il ne peut être communiqué.
        Ce texte reflète le scepticisme radical de Gorgias et son intérêt pour les limites du langage et de la pensée.

    La philosophie de Gorgias

    La rhétorique comme art du discours

    Pour Gorgias, la rhétorique n’était pas simplement une technique de persuasion, mais un art capable d’influencer profondément la perception de la réalité. Selon lui, le langage possède un pouvoir presque magique, capable de transformer émotions, croyances et décisions. Cette conception est présente dans sa célèbre citation : « Le discours est un puissant seigneur qui, avec un petit corps invisible, réalise les choses les plus divines. »

    Scepticisme ontologique et épistémologique

    Gorgias fut l’un des premiers à remettre en question la possibilité d’atteindre une vérité absolue. Son traité « Sur ce qui n’est pas » montre comment le langage peut être utilisé non seulement pour exprimer des idées, mais aussi pour déconstruire les affirmations des autres. Ce scepticisme le distingue des philosophes présocratiques, qui cherchaient une vérité universelle, et le rapproche du relativisme sophistique, selon lequel la vérité dépend du contexte et du point de vue du sujet.

    Le relativisme moral

    Bien que Gorgias n’ait pas explicitement abordé la question morale, son insistance sur le pouvoir persuasif du langage et la construction d’arguments suggère une vision relativiste de l’éthique. La rhétorique, en permettant de défendre n’importe quelle position, remet en question l’idée d’une morale universelle.

    Influence et critique

    Gorgias fut admiré pour son habileté oratoire et son innovation dans la rhétorique, mais il fut également critiqué par des philosophes comme Platon. Dans le dialogue Gorgias, Platon utilise le personnage de Gorgias comme représentant de la sophistique pour le contraster avec Socrate, qui défend la recherche de la vérité sur l’utilisation manipulatrice du langage.

    Malgré ces critiques, l’influence de Gorgias fut profonde. Son approche du langage et du scepticisme influença non seulement la rhétorique, mais aussi la philosophie ultérieure. Il fut une figure clé dans le développement de l’idée que le langage ne décrit pas seulement la réalité, mais la construit également.

    Hipias d’Élis (seconde moitié du Ve siècle av. J.-C.)

    Originaire d’Élis, il se distingua dans de nombreuses disciplines, incarnant l’idéal encyclopédique du savoir. Il proposa une éducation intégrale englobant toutes les sciences et les arts. Il soutenait que la « loi naturelle » devait primer sur les lois civiles, plaidant pour l’égalité de tous les hommes, sans distinction de classe ou de nationalité.

  3. Pródicos de Céos (v. 432 av. J.-C.)

    Né à Céos, il fut disciple de Protagoras et rival de Gorgias. Célèbre pour sa maîtrise des distinctions synonymiques, il valorisait l’effort personnel et adoptait une vision pessimiste de la vie, considérant que tout bien exige l’effort et le travail. Il introduisit le « mythe d’Héraclès au carrefour », où l’on doit choisir entre la vertu et le vice.

  4. Thrasymaque (Ve siècle av. J.-C.)

    Originaire de Chalcédoine, il affirmait que « la justice est l’intérêt du plus fort ». Autrement dit, que la loi et la morale ne sont rien d’autre que l’expression de la force de ceux qui gouvernent. Pour Thrasymaque, le pouvoir et la domination sont les véritables valeurs, et les dieux ne servent qu’à renforcer le contrôle social.

  5. Calliclès

    Personnage du dialogue Gorgias de Platon, il soutient des idées similaires à celles de Thrasymaque. Pour lui, la seule loi valable est le droit du plus fort, et la justice traditionnelle n’est qu’une convention au service des faibles.

  6. Critias (v. 460-403 av. J.-C.)

    Critias fut un aristocrate athénien, cousin de Platon, et disciple des penseurs influents Gorgias et Socrate. Cependant, au lieu d’adopter la philosophie morale socratique, Critias s’intéressa à la sophistique comme moyen d’apprentissage du pouvoir politique. À l’instar d’Alcibiade, il abandonna Socrate lorsqu’il estima avoir suffisamment appris, considérant que la rhétorique et le pragmatisme politique étaient plus efficaces que l’éthique pour parvenir au pouvoir. Critias manifesta une nette préférence pour le système spartiate et une forte aversion envers la démocratie athénienne, ce qui le conduisit à soutenir un régime oligarchique. Doté d’un tempérament violent, il s’engagea en politique vers 415 av. J.-C., fut emprisonné et exilé en 407 pour sa participation au scandale de la mutilation des Hermès, un épisode de profanation qui choqua profondément Athènes. Plus tard, il participa au gouvernement des Trente Tyrans aux côtés de Charidème, l’oncle de Platon. En 403 av. J.-C., il fut tué au combat par Thrasybule, chef de la résistance démocratique.

    Outre son activité politique, Critias développa une œuvre littéraire notable, s’illustrant dans la poésie et le théâtre. Il composa des hexamètres, des élégies, des constitutions (Politeia) ainsi que diverses tragédies, parmi lesquelles Tennes, Rhadamanthe, Pirithoos et Sisyphe. Dans cette dernière, il formula l’une de ses idées les plus controversées : l’invention des dieux comme outil politique. Critias considérait que la croyance dans les dieux avait été inventée pour inspirer la crainte et garantir le respect des lois. Son approche politique et athée affirmait que les dieux n’avaient pas d’existence réelle, mais qu’ils étaient une construction destinée à maintenir l’ordre social. Par cette posture, Critias proposait une vision laïque et rationaliste, rejetant toute responsabilité divine ou fatale dans la décadence de la Grèce, qu’il imputait aux erreurs humaines.

  7. Antiphon d’Adramyttion (v. 480 – v. 411 av. J.-C.)

    Né à Céos, il fut disciple de Protagoras et rival de Gorgias. Célèbre pour sa maîtrise des distinctions synonymiques, il valorisait l’effort personnel et adoptait une vision pessimiste de la vie, considérant que tout bien exige l’effort et le travail. Il introduisit le « mythe d’Héraclès au carrefour », où l’on doit choisir entre la vertu et le vice.
    Défenseur du droit naturel, il oppose la nature, fondement du droit naturel, aux lois de la cité, qu’il juge conventionnelles et contraignantes. Dans son ouvrage De la vérité, il affirme que la véritable justice repose sur la loi naturelle. Antiphon prônait l’égalité et la fraternité entre tous les hommes et considérait l’harmonie intérieure comme le plus grand bien.

    La pensée d’Antiphon rejoint celle de Michel Onfray dans leur rejet commun de l’ascétisme moral et des idéaux abstraits promus par des philosophes comme Platon. Tous deux estiment que le bonheur et le bien-être résident dans la satisfaction des désirs naturels et l’autonomie de l’individu face aux structures de pouvoir qui imposent des normes artificielles. En ce sens, Onfray voit dans les sophistes comme Antiphon une critique moderne de l’idéalisme philosophique, en plaçant le corps et les plaisirs au cœur de la vie bonne. Antiphon fut l’un des penseurs majeurs de la sophistique, mouvement qui se distingue par sa critique des morales traditionnelles et par sa réflexion sur la nature de la vérité. Contrairement à Socrate ou Platon, qui recherchaient des vérités universelles, Antiphon proposait une approche plus pragmatique et relativiste de l’existence humaine. Son œuvre a traversé les siècles et suscite aujourd’hui encore l’intérêt de philosophes contemporains, tels que Michel Onfray, qui en propose une lecture critique.

Antiphon d’Adramyttion (v. 480 – v. 411 av. J.-C.) fut l’un des philosophes les plus importants du courant sophistique, un mouvement qui se distingua par son approche critique de la moralité traditionnelle et de la nature de la vérité. Contrairement à d’autres penseurs contemporains, comme Socrate et Platon, qui recherchaient des vérités universelles et absolues, Antiphon proposa une vision plus pragmatique et relativiste de la vie humaine. L’œuvre d’Antiphon a été étudiée au fil des siècles et fait aujourd’hui l’objet de réflexions de la part de philosophes contemporains, tels que Michel Onfray, qui en propose une lecture critique.

1. Antiphon : Le sophiste de la nature et de la convention

Antiphon fut l’un des sophistes qui remit en question la conception traditionnelle de la morale et de la vérité. Sa pensée s’organise essentiellement autour de la distinction entre la loi naturelle (physis) et la loi conventionnelle (nomos). Selon lui, les lois et normes sociales sont des constructions humaines, tandis que la nature constitue un principe absolu et immuable qui définit la véritable manière d’être de l’homme. Cette distinction lui permit de formuler une critique des conventions sociales et des lois imposées par les cités-États grecques, qu’il considérait comme artificielles et souvent contraires à la véritable nature humaine.

  • Physis vs. Nomos : Antiphon soutient que la véritable liberté ne peut être atteinte qu’en vivant conformément à la nature, en s’éloignant des normes sociales qui brident l’expression individuelle. Les lois humaines, selon lui, sont restrictives et souvent fausses, car elles ne reflètent pas la nature humaine véritable, laquelle est davantage tournée vers l’égoïsme, le plaisir et l’autoconservation.
  • L’Homme et la Nature : Contrairement aux philosophes idéalistes comme Platon, qui pensaient que l’être humain devait aspirer à atteindre le Bien universel par la raison, Antiphon concevait la nature humaine comme une entité plus pragmatique, centrée sur la satisfaction des besoins physiques et l’autodéfinition, en marge des contraintes sociales.

2. Michel Onfray : La réhabilitation de l’épicurisme et la critique de Platon

Michel Onfray, philosophe français contemporain, aborde la philosophie antique avec un regard critique sur les figures classiques comme Platon, et notamment sur sa conception de la morale et de la vertu. Dans son ouvrage La vulgarité du bien, Onfray formule une critique vigoureuse de la tradition philosophique qui, selon lui, s’éloigne des plaisirs et des besoins immédiats du corps au profit d’un idéalisme abstrait.

Onfray voit en des figures comme Antiphon une alternative à la pensée platonicienne, puisque les sophistes, à l’image d’Antiphon, se distinguèrent par leur vision matérialiste et hédoniste de l’existence humaine. Tandis que Platon prônait la pureté de l’âme et l’ascétisme moral, Antiphon et d’autres sophistes adoptaient une posture plus réaliste, où la satisfaction des plaisirs et le bien-être physique sont les fondements de la vie bonne.

  • Critique de Platon : Onfray estime que Platon, comme les grands philosophes idéalistes, a ignoré l’importance de l’expérience sensorielle et des besoins matériels de l’homme. Au lieu de proposer une conception abstraite et morale du « Bien », les sophistes comme Antiphon reconnaissent l’importance des réalités terrestres, de la nécessité de vivre selon les principes de la nature et de l’autonomie personnelle face aux structures de pouvoir imposées par la société.
  • Le Corps et les Plaisirs : Onfray s’inspire de l’hédonisme de penseurs comme Épicure et voit donc d’un œil favorable les idées d’Antiphon sur l’importance de la satisfaction des désirs naturels. Pour lui, le bonheur réside dans la jouissance équilibrée et rationnelle des plaisirs physiques et émotionnels, et non dans le renoncement ou la poursuite d’idéaux abstraits.
  • La Philosophie Matérialiste : Comme Antiphon, Onfray défend une philosophie matérialiste dans laquelle le corps et ses besoins occupent une place centrale. Cette conception s’oppose à l’approche idéaliste des philosophes comme Platon, qui conçoivent l’âme comme séparée du corps et cherchent une vérité transcendante au-delà de l’expérience immédiate. Onfray rejette cette dichotomie corps-âme et plaide pour une approche unifiée de l’être humain, centrée sur la satisfaction des besoins matériels et le bien-être physique.

3. La pertinence d’Antiphon dans la pensée contemporaine : l’héritage des sophistes

En valorisant la pensée des sophistes, Michel Onfray s’écarte de la tradition philosophique qui place Platon au centre. Pour Onfray, les sophistes comme Antiphon incarnent une forme de philosophie pragmatique qui s’attache aux réalités concrètes et à la nature humaine telle qu’elle est, sans idéalisation ni visée transcendante. La critique de Platon et de la morale chrétienne – que Onfray considère comme une forme d’oppression du corps et des plaisirs – le conduit à réévaluer positivement des penseurs comme Antiphon, qui rejettent l’autorité de la cité-État et les normes sociales restreignant la liberté individuelle.

À ce titre, Antiphon apparaît comme une figure de résistance face aux doctrines philosophiques qui, tout au long de l’histoire, ont sous-estimé ou ignoré les besoins du corps, le plaisir et l’autonomie personnelle.

« Les discours doubles » (Δισσοί λόγοι)

Cette œuvre, rédigée vers 400 av. J.-C. par un disciple de Protagoras, est un traité de relativisme qui expose plusieurs paradoxes liés à la subjectivité de valeurs telles que le bien, le mal, la justice et l’injustice. Le texte soutient que les catégories morales et éthiques sont relatives, car ce qui est bénéfique ou juste pour une personne peut être nuisible ou injuste pour une autre. L’auteur utilise des exemples concrets pour illustrer son propos, comme la relation entre la santé et la médecine : un aliment bénéfique pour une personne en bonne santé peut être nocif pour une personne malade ; la maladie est un mal pour celui qui en souffre, mais un bien pour le médecin qui la soigne. Cette œuvre reflète le scepticisme et l’ambiguïté éthique propres à la sophistique tardive, en affirmant qu’il n’existe pas de vérités universelles, mais seulement des vérités dépendantes du contexte et de la perspective de chacun.

Autres sophistes de moindre importance
La dernière période de la sophistique compta également des penseurs de moindre envergure, comme les frères Euthydème et Dionysodore de Chios, disciples d’Antisthène, ainsi qu’Euthyphron, que Platon tourna en dérision dans le dialogue qui porte son nom. On peut également citer le poète Événos de Paros. Ces penseurs poussèrent la rhétorique et l’éristique — l’art de la dispute — à un tel extrême que Platon et d’autres critiques les accusèrent de n’être que de la pure logorrhée. La rhétorique devint un outil de formalisme vidé de toute substance véritable, et l’éristique dégénéra en une dialectique superficielle qui ne visait plus la vérité ni le savoir, mais uniquement la victoire dans le débat.

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