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Causes
La sophistique fut un mouvement philosophique de la Grèce classique, apparu au Ve siècle av. J.-C., consacré à l’enseignement de l’art de la rhétorique et de l’argumentation. Les sophistes, maîtres de la parole, défendaient l’idée selon laquelle la vérité est relative et peut varier en fonction des perspectives et des intérêts de chaque individu.
L’approche relativiste de la sophistique remettait en cause les croyances traditionnelles et questionnait les valeurs fondamentales de la société athénienne, suscitant à la fois admiration et critiques. Dans leur quête d’enseigner l’art de persuader, les sophistes influencèrent la politique et la pensée de leur époque, laissant une empreinte significative dans l’histoire de la philosophie.
La contribution positive des sophistes fut modeste comparée à l’élan monumental que donneraient bientôt Socrate, Platon et Aristote. La sophistique, bien qu’innovante sous certains aspects, fut perçue comme une menace pour la pensée critique et la connaissance objective.
1. Causes d’ordre philosophique
La suprématie d’Athènes transforma également la cité en un centre de convergence pour les écoles philosophiques qui, jusque-là, étaient restées éloignées de la métropole. La rencontre des idées et le contraste des opinions à Athènes favorisèrent un climat relativiste, caractéristique de la sophistique. Le mot « sophiste » (σοφιστής) était employé au Ve siècle av. J.-C. dans un sens positif : Pindare appelait ainsi les poètes, Hérodote utilisait ce terme pour désigner les Sept Sages, Pythagore et Solon. Toutefois, à partir de la guerre du Péloponnèse, le terme acquit une connotation péjorative, notamment sous la plume d’Aristophane, Xénophon, Platon et Aristote, qui soulignaient leur aptitude à défendre aussi bien une thèse que son contraire, leur vénalité, leur vanité et leur fausse apparence de sagesse.
2. Caractères généraux
Les sophistes ne constituaient pas une école philosophique unifiée, mais plutôt un mouvement présentant des traits communs. Parmi leurs caractéristiques les plus notables, on peut relever :
- Relativisme : Par opposition à la recherche de principes permanents, les sophistes insistaient sur l’impermanence et la pluralité. Rien n’est fixe ni stable ; les essences sont variables et contingentes.
- Subjectivisme : La vérité est subjective et dépend de la perception individuelle ; « l’homme est la mesure de toutes choses. »
- Scepticisme : Ils remettaient en question la valeur du savoir, adoptant une attitude sceptique quant à la possibilité d’une connaissance certaine.
- Indifférentisme moral et religieux : Si les choses sont telles qu’elles apparaissent à chacun, il n’existe pas de normes morales ou religieuses transcendantes. En matière religieuse, les sophistes manifestaient une indifférence, voire un athéisme latent.
- Conventionnalisme juridique : Ils soutenaient que les lois n’étaient ni d’origine naturelle ni d’inspiration divine, mais issues de conventions humaines. Certains sophistes, comme Thrasymaque dans La République, affirmaient que la force était la seule loi véritable.
- Opportunisme politique : En l’absence de valeurs absolues de justice, tous les moyens étaient considérés comme légitimes pour atteindre les fins poursuivies ; l’éloquence pouvait ainsi servir aussi bien le bien que le mal.
- Utilitarisme : Plutôt que de servir l’État, ils enseignaient à promouvoir les intérêts personnels en maniant les émotions et les passions.
- Frivolité intellectuelle : Les sophistes étaient perçus moins comme des philosophes que comme des manipulateurs habiles de mots et d’artifices verbaux.
- Vénalité : Ils étaient critiqués pour monnayer leur enseignement. Platon les qualifiait de « marchands de friandises pour l’âme. »
- Humanisme : À l’instar des humanistes de la Renaissance, ils valorisaient la beauté du discours plus que la profondeur du contenu. Toutefois, leur intérêt pour l’homme demeurait étroitement lié à la politique et aux questions pratiques de la cité.
- Finalité pratique : La sophistique ne poursuivait pas un savoir spéculatif, mais visait la formation de dirigeants politiques, capables de plaider et de gérer les affaires sans scrupules sur les moyens employés.
3. Mérites
- Innovation philosophique : Les sophistes élargirent le champ de la philosophie, jusque-là centré sur la nature, en introduisant la réflexion sur les problèmes humains. Bien qu’ils aient glissé vers le subjectivisme et le scepticisme, ils contribuèrent à poser le problème critique de la connaissance.
- Apports politiques : Ils développèrent un concept de loi plus universel, en soulignant la distinction entre nature (φύσις), loi (νόμος) et convention (θέσις), contribuant ainsi à un élargissement de la pensée juridique.
- Éducateurs : Ils se présentaient comme maîtres de sagesse et de vertu civique. Leur idéal pédagogique était plus complet et plus large que la formation traditionnelle, participant au développement de la rhétorique comme discipline encyclopédique.
- Grammaire et rhétorique : Ils raffinèrent l’usage de la langue et l’art oratoire, bien que l’excès en ce domaine les ait parfois conduits au verbalisme. Malgré leurs mérites, les critiques sur leur vanité, leur vénalité et leur vacuité intellectuelle ne sauraient être considérées comme excessives.
Sélection de textes de la sophistique
Représentants de la sophistique
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Protagoras (c. 485-410 av. J.-C.)
« L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas. »
« Quant aux dieux, je ne puis savoir ni comment ils sont ni comment ils ne sont pas. Car nombreux sont les obstacles à cette connaissance : l’obscurité du sujet et la brièveté de la vie humaine. »
Protagoras incarne un tournant anthropocentrique dans la philosophie grecque, plaçant l’être humain et son expérience au cœur du débat philosophique. Son relativisme et sa défense de l’éducation comme instrument de la vie politique en font une figure incontournable pour comprendre la sophistique et son influence sur l’Athènes classique. Bien que critiqué par les penseurs postérieurs, son héritage demeure vivant dans les débats sur la vérité, l’éthique et la nature de la loi.Protágoras : Le Sophiste de l’Homme et de la Relativité
Protágoras d’Abdère (vers 485-410 av. J.-C.) est une figure clé de la philosophie présocratique et du développement de la sophistique.
Il est l’un des sophistes les plus remarquables et respectés de la philosophie grecque, en particulier en raison de l’estime que lui accorde Platon dans ses dialogues. Sa phrase la plus célèbre, « l’homme est la mesure de toutes choses », exprime son subjectivisme, relativisme et scepticisme. Protágoras soutient que la connaissance et la vérité sont relatives à chaque individu, puisque les perceptions humaines varient et conditionnent notre compréhension de la réalité. Selon lui, ce que chaque personne perçoit est sa vérité, ce qui implique qu’il n’existe pas de vérité universelle ou absolue.
Platon, bien que critique envers d’autres sophistes, montre du respect pour Protágoras en raison de son approche sérieuse et réfléchie de l’enseignement et de sa capacité à encourager le débat philosophique. Dans le dialogue platonicien qui porte son nom, Platon le présente comme un intellectuel habile et un argumentateur, qui se distingue par sa capacité à traiter des questions complexes de la vertu et de la justice sans tomber dans la trivialité des autres sophistes. En plus d’être un maître de la rhétorique, Protágoras promouvait une éducation visant à former les citoyens à l’art de l’argumentation, un outil fondamental dans la vie publique d’Athènes.
Protágoras fut protégé par Périclès et chargé de rédiger la constitution de Thurioi. Il est l’un des sophistes les plus éminents, connu comme le « père de la sophistique ». Il fut accusé d’impiété et condamné à mort en 416 av. J.-C. Protágoras nie l’existence d’une « vérité » universelle ; pour lui, la vérité dépend de chaque individu et de ses perceptions, dans un flux constant de changements. En morale, il soutient qu’il n’y a pas de bien ou de justice absolus, mais que tout dépend des perspectives. Il fut également agnostique, affirmant qu’on ne peut savoir si les dieux existent.
Reconnu pour sa célèbre phrase « L’homme est la mesure de toutes les choses », sa pensée se concentre sur le relativisme, l’anthropologie et la rhétorique.
Différents aspects de sa philosophie et de son contexte historique.
1. Contexte historique et biographie
Protágoras naquit à Abdère, en Thrace, une région marquée par sa diversité culturelle. Il fut contemporain de Socrate et de Périclès, participant à l’effervescence intellectuelle de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C. en tant que maître itinérant. Sa vie se déroula dans un contexte où la démocratie athénienne prospérait, ce qui influença de manière significative sa pensée politique et éducative. Protágoras percevait des honoraires pour ses enseignements, comme il était courant parmi les sophistes, et il se spécialisa dans la rhétorique et l’argumentation, des compétences essentielles dans la vie publique athénienne.
2. La philosophie de Protágoras : Le relativisme et la connaissance
Le principe fondamental de Protágoras, formulé dans sa célèbre affirmation :
» L’homme est la mesure de toutes les choses : de celles qui sont, en tant qu’elles sont, et de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas « ,
souligne sa position relativiste. Selon lui, il n’existe pas de vérité universelle ; toute connaissance dépend de la perception subjective de l’individu. Cela implique que ce qui est « vrai » ou « réel » pour une personne peut ne pas l’être pour une autre. Ce relativisme épistémologique fut révolutionnaire, mais suscita également des critiques, en particulier de la part de Platon, qui l’interpréta comme une négation de toute objectivité.3. Sa conception de la loi et de la politique
Protágoras défendit l’idée que les lois ne sont pas d’origine divine, mais des conventions humaines conçues pour garantir la coexistence sociale. Dans son dialogue Protágoras, Platon le présente en train d’argumenter que la justice et la vertu sont indispensables à la survie de la communauté. De ce point de vue, Protágoras valorisait la démocratie athénienne comme un système politique permettant aux citoyens de délibérer sur les lois et leurs applications, toujours selon le principe de l’utilité pour la polis.
4. L’être humain comme centre de sa philosophie
L’intérêt de Protágoras pour l’être humain fait de lui l’un des premiers penseurs à explorer l’anthropologie philosophique. Pour lui, l’homme ne mesure pas seulement la réalité externe, mais aussi les normes éthiques et politiques. Cette approche place l’individu au centre de la connaissance et de la moralité, contrairement aux cosmologies abstraites des présocratiques.
5. Éthique et éducation : La vertu comme enseignement
Protágoras soutenait que la vertu (areté) pouvait être enseignée, une idée controversée à son époque. À travers l’éducation, il croyait qu’il était possible de former des citoyens capables de participer activement à la vie publique. En ce sens, Protágoras ne cherchait pas à inculquer des dogmes, mais à enseigner à débattre et à persuader, des compétences essentielles pour le citoyen athénien.
6. Relation avec Socrate et d’autres philosophes
Protágoras entretint une relation indirecte mais significative avec Socrate et d’autres philosophes de son époque. Bien que les deux partagent l’intérêt pour l’éducation et la vertu, leurs approches différaient profondément. Socrate cherchait des vérités universelles à travers la dialectique, tandis que Protágoras acceptait la multiplicité des perspectives comme une caractéristique inhérente de la condition humaine. Platon critique sévèrement Protágoras dans ses dialogues, le considérant comme relativiste et sceptique, mais lui reconnaît aussi un intellect remarquable.
7. Personnalité et héritage
Protágoras fut décrit comme un maître persuasif et charismatique, capable de captiver ses auditeurs. Son approche pratique et son scepticisme vis-à-vis des dieux le conduisirent à remettre en question les croyances traditionnelles, ce qui lui attira à la fois admirateurs et détracteurs. On dit qu’il fut accusé d’impiété et qu’à la fin de sa vie, il dut fuir Athènes, bien que les détails de sa mort demeurent incertains.
8. Critiques et contributions à la pensée occidentale
L’héritage de Protágoras est ambivalent. Tandis que certains le voient comme un précurseur du scepticisme moderne, d’autres critiquent le nihilisme supposé implicite dans son relativisme. Cependant, son insistance sur l’homme comme mesure de toutes choses a profondément influencé la tradition humaniste et la notion moderne de subjectivité.
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Gorgias (c. 444-1 a.C.) La rhétorique et la philosophie dans la Grèce classique
Gorgias fut un innovateur de son temps, tant dans la pratique de la rhétorique que dans la pensée philosophique. Son héritage réside dans sa capacité à remettre en question les certitudes et à explorer le pouvoir du langage comme outil pour modeler la perception de la réalité. Bien que son approche ait été critiquée par ses contemporains et par des philosophes postérieurs, son influence perdure dans l’histoire de la philosophie et de la rhétorique, faisant de lui une figure indispensable pour comprendre la pensée grecque classique.
Introduction
Gorgias de Leontinos (c. 485 av. J.-C. – c. 380 av. J.-C.) fut l’un des sophistes les plus influents de la Grèce classique, connu pour son habileté en tant qu’orateur, son scepticisme philosophique et sa contribution au développement de la rhétorique en tant que discipline autonome. Figure marquante du Ve siècle av. J.-C., Gorgias incarne l’esprit critique et expérimental du mouvement sophistique, qui remettait en question les conceptions traditionnelles du savoir, de la vérité et du langage.
Contexte historique et culturel
Gorgias naquit à Leontinos, une ville de Sicile, à une époque où la région était connue pour sa tradition rhétorique. La Sicile était profondément influencée par la culture grecque, et ses cités étaient des foyers d’innovation dans l’utilisation du langage, en partie à cause de la nécessité de se défendre dans les tribunaux et les assemblées politiques.
Il arriva à Athènes en 427 av. J.-C. en tant qu’ambassadeur, ce qui lui permit de démontrer son talent d’orateur devant l’une des plus influentes cités de Grèce. Athènes était alors le centre de la pensée philosophique et politique, et les sophistes, mettant l’accent sur l’enseignement de l’argumentation, trouvèrent un terreau fertile pour leurs idées.
L’œuvre de Gorgias
Bien qu’il n’ait laissé aucun texte systématique comme d’autres philosophes, Gorgias écrivit plusieurs discours et fragments, dont les plus célèbres sont :
- « Éloge d’Hélène »
Dans cette œuvre, Gorgias défend Hélène de Troie, traditionnellement accusée d’avoir causé la guerre de Troie. Il soutient qu’Hélène n’a pas de faute, son comportement ayant été déterminé par des facteurs hors de son contrôle : la volonté des dieux, l’amour ou la force du langage persuasif. Ce texte est un exemple de la maîtrise de Gorgias pour montrer que toute position peut être défendue si l’on utilise la rhétorique de manière adéquate. - « Défense de Palamède »
Ce discours fictif présente Palamède, un héros grec accusé à tort par Ulysse de trahison durant la guerre de Troie. Dans ce discours, Gorgias montre comment le langage peut être utilisé pour construire des arguments logiques et réfuter des accusations. - « Sur ce qui n’est pas ou sur la nature »
Ce traité, dont seules des références indirectes nous sont parvenues, est l’un des textes les plus intrigants de Gorgias. Il s’agit d’un essai philosophique dans lequel Gorgias nie l’existence, la connaissance et la communication de la réalité, structurant son argumentation en trois parties :- Rien n’existe.
- Si quelque chose existe, il ne peut être connu.
- Si quelque chose peut être connu, il ne peut être communiqué.
Ce texte reflète le scepticisme radical de Gorgias et son intérêt pour les limites du langage et de la pensée.
La philosophie de Gorgias
La rhétorique comme art du discours
Pour Gorgias, la rhétorique n’était pas simplement une technique de persuasion, mais un art capable d’influencer profondément la perception de la réalité. Selon lui, le langage possède un pouvoir presque magique, capable de transformer émotions, croyances et décisions. Cette conception est présente dans sa célèbre citation : « Le discours est un puissant seigneur qui, avec un petit corps invisible, réalise les choses les plus divines. »
Scepticisme ontologique et épistémologique
Gorgias fut l’un des premiers à remettre en question la possibilité d’atteindre une vérité absolue. Son traité « Sur ce qui n’est pas » montre comment le langage peut être utilisé non seulement pour exprimer des idées, mais aussi pour déconstruire les affirmations des autres. Ce scepticisme le distingue des philosophes présocratiques, qui cherchaient une vérité universelle, et le rapproche du relativisme sophistique, selon lequel la vérité dépend du contexte et du point de vue du sujet.
Le relativisme moral
Bien que Gorgias n’ait pas explicitement abordé la question morale, son insistance sur le pouvoir persuasif du langage et la construction d’arguments suggère une vision relativiste de l’éthique. La rhétorique, en permettant de défendre n’importe quelle position, remet en question l’idée d’une morale universelle.
Influence et critique
Gorgias fut admiré pour son habileté oratoire et son innovation dans la rhétorique, mais il fut également critiqué par des philosophes comme Platon. Dans le dialogue Gorgias, Platon utilise le personnage de Gorgias comme représentant de la sophistique pour le contraster avec Socrate, qui défend la recherche de la vérité sur l’utilisation manipulatrice du langage.
Malgré ces critiques, l’influence de Gorgias fut profonde. Son approche du langage et du scepticisme influença non seulement la rhétorique, mais aussi la philosophie ultérieure. Il fut une figure clé dans le développement de l’idée que le langage ne décrit pas seulement la réalité, mais la construit également.
Hipias d’Élis (seconde moitié du Ve siècle av. J.-C.)
Originaire d’Élis, il se distingua dans de nombreuses disciplines, incarnant l’idéal encyclopédique du savoir. Il proposa une éducation intégrale englobant toutes les sciences et les arts. Il soutenait que la « loi naturelle » devait primer sur les lois civiles, plaidant pour l’égalité de tous les hommes, sans distinction de classe ou de nationalité.
- « Éloge d’Hélène »
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Pródicos de Céos (v. 432 av. J.-C.)
Né à Céos, il fut disciple de Protagoras et rival de Gorgias. Célèbre pour sa maîtrise des distinctions synonymiques, il valorisait l’effort personnel et adoptait une vision pessimiste de la vie, considérant que tout bien exige l’effort et le travail. Il introduisit le « mythe d’Héraclès au carrefour », où l’on doit choisir entre la vertu et le vice.
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Thrasymaque (Ve siècle av. J.-C.)
Originaire de Chalcédoine, il affirmait que « la justice est l’intérêt du plus fort ». Autrement dit, que la loi et la morale ne sont rien d’autre que l’expression de la force de ceux qui gouvernent. Pour Thrasymaque, le pouvoir et la domination sont les véritables valeurs, et les dieux ne servent qu’à renforcer le contrôle social.
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Calliclès
Personnage du dialogue Gorgias de Platon, il soutient des idées similaires à celles de Thrasymaque. Pour lui, la seule loi valable est le droit du plus fort, et la justice traditionnelle n’est qu’une convention au service des faibles.
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Critias (v. 460-403 av. J.-C.)
Critias fut un aristocrate athénien, cousin de Platon, et disciple des penseurs influents Gorgias et Socrate. Cependant, au lieu d’adopter la philosophie morale socratique, Critias s’intéressa à la sophistique comme moyen d’apprentissage du pouvoir politique. À l’instar d’Alcibiade, il abandonna Socrate lorsqu’il estima avoir suffisamment appris, considérant que la rhétorique et le pragmatisme politique étaient plus efficaces que l’éthique pour parvenir au pouvoir. Critias manifesta une nette préférence pour le système spartiate et une forte aversion envers la démocratie athénienne, ce qui le conduisit à soutenir un régime oligarchique. Doté d’un tempérament violent, il s’engagea en politique vers 415 av. J.-C., fut emprisonné et exilé en 407 pour sa participation au scandale de la mutilation des Hermès, un épisode de profanation qui choqua profondément Athènes. Plus tard, il participa au gouvernement des Trente Tyrans aux côtés de Charidème, l’oncle de Platon. En 403 av. J.-C., il fut tué au combat par Thrasybule, chef de la résistance démocratique.
Outre son activité politique, Critias développa une œuvre littéraire notable, s’illustrant dans la poésie et le théâtre. Il composa des hexamètres, des élégies, des constitutions (Politeia) ainsi que diverses tragédies, parmi lesquelles Tennes, Rhadamanthe, Pirithoos et Sisyphe. Dans cette dernière, il formula l’une de ses idées les plus controversées : l’invention des dieux comme outil politique. Critias considérait que la croyance dans les dieux avait été inventée pour inspirer la crainte et garantir le respect des lois. Son approche politique et athée affirmait que les dieux n’avaient pas d’existence réelle, mais qu’ils étaient une construction destinée à maintenir l’ordre social. Par cette posture, Critias proposait une vision laïque et rationaliste, rejetant toute responsabilité divine ou fatale dans la décadence de la Grèce, qu’il imputait aux erreurs humaines.
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Antiphon d’Adramyttion (v. 480 – v. 411 av. J.-C.)
Né à Céos, il fut disciple de Protagoras et rival de Gorgias. Célèbre pour sa maîtrise des distinctions synonymiques, il valorisait l’effort personnel et adoptait une vision pessimiste de la vie, considérant que tout bien exige l’effort et le travail. Il introduisit le « mythe d’Héraclès au carrefour », où l’on doit choisir entre la vertu et le vice.
Défenseur du droit naturel, il oppose la nature, fondement du droit naturel, aux lois de la cité, qu’il juge conventionnelles et contraignantes. Dans son ouvrage De la vérité, il affirme que la véritable justice repose sur la loi naturelle. Antiphon prônait l’égalité et la fraternité entre tous les hommes et considérait l’harmonie intérieure comme le plus grand bien.La pensée d’Antiphon rejoint celle de Michel Onfray dans leur rejet commun de l’ascétisme moral et des idéaux abstraits promus par des philosophes comme Platon. Tous deux estiment que le bonheur et le bien-être résident dans la satisfaction des désirs naturels et l’autonomie de l’individu face aux structures de pouvoir qui imposent des normes artificielles. En ce sens, Onfray voit dans les sophistes comme Antiphon une critique moderne de l’idéalisme philosophique, en plaçant le corps et les plaisirs au cœur de la vie bonne. Antiphon fut l’un des penseurs majeurs de la sophistique, mouvement qui se distingue par sa critique des morales traditionnelles et par sa réflexion sur la nature de la vérité. Contrairement à Socrate ou Platon, qui recherchaient des vérités universelles, Antiphon proposait une approche plus pragmatique et relativiste de l’existence humaine. Son œuvre a traversé les siècles et suscite aujourd’hui encore l’intérêt de philosophes contemporains, tels que Michel Onfray, qui en propose une lecture critique.
« Les discours doubles » (Δισσοί λόγοι)
Cette œuvre, rédigée vers 400 av. J.-C. par un disciple de Protagoras, est un traité de relativisme qui expose plusieurs paradoxes liés à la subjectivité de valeurs telles que le bien, le mal, la justice et l’injustice. Le texte soutient que les catégories morales et éthiques sont relatives, car ce qui est bénéfique ou juste pour une personne peut être nuisible ou injuste pour une autre. L’auteur utilise des exemples concrets pour illustrer son propos, comme la relation entre la santé et la médecine : un aliment bénéfique pour une personne en bonne santé peut être nocif pour une personne malade ; la maladie est un mal pour celui qui en souffre, mais un bien pour le médecin qui la soigne. Cette œuvre reflète le scepticisme et l’ambiguïté éthique propres à la sophistique tardive, en affirmant qu’il n’existe pas de vérités universelles, mais seulement des vérités dépendantes du contexte et de la perspective de chacun.
Autres sophistes de moindre importance
La dernière période de la sophistique compta également des penseurs de moindre envergure, comme les frères Euthydème et Dionysodore de Chios, disciples d’Antisthène, ainsi qu’Euthyphron, que Platon tourna en dérision dans le dialogue qui porte son nom. On peut également citer le poète Événos de Paros. Ces penseurs poussèrent la rhétorique et l’éristique — l’art de la dispute — à un tel extrême que Platon et d’autres critiques les accusèrent de n’être que de la pure logorrhée. La rhétorique devint un outil de formalisme vidé de toute substance véritable, et l’éristique dégénéra en une dialectique superficielle qui ne visait plus la vérité ni le savoir, mais uniquement la victoire dans le débat.












