
Empédocle (450 a.C.)
Naturel d’Akragas (Agrigente), une colonie dorienne de Sicile, Empédocles provenait d’une famille noble et s’impliqua dans la politique, s’opposant à l’oligarchie et rétablissant la démocratie en 472 av. J.-C. Après une réaction politique, il fut exilé et mourut probablement dans le Péloponnèse. Sa figure fut entourée de légendes, et sa mort donna lieu à plusieurs versions. La plus connue, bien que probablement fausse, raconte qu’il se jeta dans l’Etna pour être considéré comme immortel, mais le volcan rejeta l’une de ses sandales, ce qui révéla la supercherie. Empédocles écrivit deux poèmes en dialecte ionien : Sur la Nature et Purifications. Dans le premier, il aborde des problèmes cosmologiques similaires à ceux d’autres présocratiques. Dans le second, il adopte un style plus fleuri et mystique, se présentant comme thaumaturge ou dieu. Les différences entre les deux ne sont pas suffisantes pour supposer l’existence de deux auteurs distincts.
Attitude philosophique
La philosophie d’Empédocles est une synthèse éclectique de diverses écoles de l’époque : ionienne, pythagoricienne, éléatique et héraclitéenne. Il intègre les « quatre racines des choses », en s’appuyant sur les éléments d’autres philosophes présocratiques : l’eau de Thalès, l’air d’Anaximène, la terre de Xénophane et le feu d’Héraclite. Sa philosophie cherche à combiner l’être immobile de Parménide avec le changement perpétuel d’Héraclite. Bien que son approche soit polémique et critique envers ses prédécesseurs, son système inclut des notions de mysticisme et de moralité propres aux orphiques.
Poème « Sur la Nature »
Empédocles introduit son œuvre par une invocation aux dieux et aux muses, aspirant à ce qu’ils lui accordent une sagesse pure et élevée.
1. Gnoseologie
A la différence de Parménide, Empédocles valorise à la fois les sens et la raison pour atteindre la connaissance. Il considère que les deux sont nécessaires et complémentaires pour comprendre la réalité. Les sens permettent de saisir le changement et la diversité du monde physique, tandis que la raison unifie et donne sens à ce qui est perçu.
2. Physique
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- Les quatre racines L’être est éternel et indestructible, composé de quatre racines ou éléments : le feu (Zeus), l’eau (Nestis), l’air (Héra) et la terre (Aidoneus). Ces éléments sont présents dans tout, y compris dans les dieux. Bien que ces idées existaient déjà avant Empédocles, il les fusionna, et cette théorie perdura jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par la chimie moderne.≪ Écoute avant tout les quatre racines de toutes choses : Zeus, brillant ; Héra, diffuseur de vie ; Aidoneus et Nestis, dont les larmes sont des sources de vie pour les mortels ≫.
- L’Amour et la Haine Empédocles postule que l’univers alterne entre deux forces cosmiques : l’Amour, qui unit, et la Haine, qui sépare. Tout suit un cycle dominé par la nécessité, où le mélange et la séparation des éléments sont constants.≪ Serment vaste et ancien de la nécessité intolérable ≫ (ανάγκη δύστλητος),
- Phases du développement cyclique
- Prédominance de l’Amour (Unité) : Les éléments restent unis dans un Être unique, éternel, fini et homogène, semblable à la sphère de Parménide.
- Principe de la désagrégation : La Haine commence à agir, séparant les éléments. Cependant, l’Amour empêche une désagrégation complète. Le cosmos se forme à partir de cette unité initiale, les éléments se différenciant en parties comme l’Éther, l’Air et le Feu.
- Triomphe de la Discorde : La Haine atteint son apogée, causant la séparation complète des éléments, ce qui donne lieu à la multiplicité des choses.≪ Si la Discorde n’existait pas entre les choses, tout serait un. Mais la Discorde intervient, et d’elle provient tout, sauf l’Un ≫.
- Triomphe de l’Amour : L’Amour réunit à nouveau les éléments dispersés, créant de nouvelles combinaisons et formes, ce qui donne naissance à tous les êtres. Cette alternance d’Amour et de Haine génère la diversité du monde, mais tout finit par revenir à l’Unité.≪ Après que la Terre ait jeté l’ancre dans le port sûr d’Aphrodite et que le feu, l’eau et l’air lumineux se soient rencontrés, presque en proportions égales, ou à peine plus ou moins ; de là sont nés le sang et les autres classes de chair ≫.
- Tout résulte de l’union ou de la séparation des éléments. Il n’y a pas de véritable naissance ni de mort, mais un constant mélange et une séparation des mêmes. Ce qui est semblable attire ce qui lui ressemble, comme les oiseaux qui volent en groupe.≪ De ces mélanges résultent d’innombrables espèces de mortels de toutes sortes et formes ; une merveille digne d’être contemplée ≫ (θαϋμα ίδέσθαι).
3. Anthropologie
L’homme est un mélange des quatre éléments. Les parties solides sont de terre, les liquides d’eau, et l’âme est composée de feu et d’air. La santé dépend de la proportion harmonieuse de ces éléments dans le sang, que considère Empédocles comme sacré. Il pratiquait la dissection et ses idées influencèrent une école de médecins siciliens. ≪ Il naît lorsque les éléments se mélangent et meurt lorsqu’ils se séparent, bien que les termes ≪ naissance ≫ et ≪ mort ≫ soient inappropriés ≫. Pour Empédocles, nous percevons le monde parce que nos sens sont composés des mêmes éléments que les choses. L’œil, par exemple, contient du feu et est protégé par une membrane permettant l’entrée des effluves. ≪ Avec la terre nous regardons la terre, avec l’air l’air divin, avec le feu le feu dévorant, avec l’Amour l’Amour et avec la Discorde la funeste Discorde ≫. Une allusion à l’hylémorphisme universel se trouve dans le fragment où il dit : ≪ toutes choses ont de l’entendement et de la pensée ≫.
4. Concept de Dieu dans la Physique
Dans son premier poème, Empédocles présente un concept du « divin » qui ressemble à celui des philosophes précédents, l’identifiant à la « Nature ». Le divin est équivalent à la matière cosmique pleine et éternelle, représentée par le « Sphéro », une sphère parfaite. Empédocles, comme Xénophane, rejette l’anthropomorphisme divin, affirmant que la divinité n’a pas de forme humaine ni d’organes corporels. La divinité n’a ni tête, ni bras, ni jambes, ni pieds, et cette vision repose sur la certitude de la connaissance divine que le même Empédocles a reçue.
II. Le poème des « Purifications » (Καθαρμοί)
Dans ce second poème, Empédocles s’adresse à ses amis d’Akragas, suggérant qu’il écrit depuis l’exil. Il se présente non seulement comme un philosophe, mais aussi comme un thaumaturge divin doté de pouvoirs extraordinaires.
- Orphisme. Dans ce poème, on perçoit des influences de l’orphisme et du pythagorisme : la préexistence de l’âme, le péché, la chute de l’homme d’un état céleste, le pessimisme sur la vie humaine, la transmigration des âmes et des pratiques telles que l’abstention de certains aliments (haricots, laurier) et la condamnation des sacrifices animaux. Cependant, bien qu’il y ait des références à ces éléments, Empédocles semble davantage influencé par le pythagorisme que par l’orphisme, car certains aspects tels que l’homophagie et l’idée de rédemption sont absents.
- Pessimisme ; l’état heureux primitif. Dans les « Purifications », une vision pessimiste de l’existence humaine prédomine, décrivant l’âme comme tombée d’un état primitif heureux et piégée dans un corps matériel. Ce concept ressemble davantage à l’Âge d’Or des poètes anciens qu’à l’orphisme proprement dit.
- Transmigration. Empédocles considère que les âmes subissent la transmigration, passant d’un corps à un autre à travers de longs cycles, dans le cadre d’une loi expiatoire régie par la Nécessité (Ananké). Les péchés graves, tels que le meurtre ou le parjure, condamnent les âmes à errer pendant des milliers d’années, expulsées des bienheureux. Cela explique son rejet des sacrifices sanglants et de la consommation de viande.
- Liberation. Le poème propose une doctrine du salut, bien qu’il ne décrive pas ses étapes en détail. La première étape de purification pourrait être liée à la prophétie et à la médecine, mentionnées dans le fragment 146, et l’étape finale serait la divinisation, à laquelle Empédocles affirme être parvenu. Il se considère immortel et reçoit des honneurs divins de ses disciples. Toutefois, le salut n’est pas universel, et les grands malfaiteurs en sont exclus pour de longues périodes de temps.
- Le Dieu des « Purifications ». Le concept de divinité dans ce poème est plus spirituel que dans son œuvre physique. Dieu ne peut être perçu par les sens physiques ; il est un « esprit sacré et ineffable » qui imprègne tout le cosmos. De lui émane une loi qui régit l’univers, et de lui proviennent, à travers la Discorde, tous les dieux, démons et êtres du monde.












