1. Contexte

  • Date : 470/469 – 399 av. J.-C.
  • Lieu : Athènes, Grèce.
  • Considéré comme le fondateur de l’éthique et de la philosophie morale en Occident.
  • Il n’a laissé aucun écrit ; sa pensée nous est connue par ses disciples, principalement Platon et Xénophon.
  • Condamné à mort, accusé de corrompre la jeunesse et d’introduire de nouvelles divinités.

2. Principales contributions

Éthique centrée sur la vertu :

  • La vertu (areté) est le bien suprême et elle est liée à la connaissance.
  • « Nul ne fait le mal volontairement » : le mal résulte de l’ignorance.

Connaissance de soi :

  • Sa maxime : « Connais-toi toi-même ».
  • La sagesse commence par la reconnaissance de sa propre ignorance.

Méthode socratique :

  • Fondée sur l’ironie et la maïeutique :
    • Ironie : feindre l’ignorance pour inciter l’interlocuteur à réfléchir.
    • Maïeutique : aider à « accoucher » de la vérité à travers le questionnement et le dialogue critique.

Critique des sophistes :

  • Il rejette leur relativisme moral et leur priorité donnée à la persuasion plutôt qu’à la vérité.
  • Il défend que la quête de la vérité et du bien constitue le but suprême de l’existence humaine.

3. Innovations

  • Il déplace la philosophie des problèmes naturels (comme ceux des présocratiques) vers les questions humaines et éthiques.
  • Il introduit l’usage du dialogue comme outil fondamental de la pensée critique.
  • Il jette les bases des théories éthiques et politiques de Platon et d’Aristote.

4. Influence

  • Socrate est le fondement de la pensée philosophique occidentale, notamment en éthique et en politique.
  • Il inspire des courants philosophiques majeurs tels que le stoïcisme, le christianisme et l’humanisme de la Renaissance.

Citation clé :
« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »

1. Vie et caractère

  1. Contexte historique

  • Jeunesse dans l’Athènes de Périclès :
    • Période de splendeur culturelle et politique, avec des événements clés comme les victoires de Marathon, Salamine et Platées (479-480 av. J.-C.).
    • Développement sous la Confédération de Délos, dirigée par Athènes, avec une hégémonie maritime et de grands travaux publics comme le Parthénon et les Longs Murs.
    • Transition vers une période de déclin après la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), qui se termine par la défaite d’Athènes et la domination de Sparte.
  • Crise politique et sociale :
    • Après la guerre, Athènes connaît des bouleversements politiques : régimes oligarchiques comme celui des « Trente Tyrans », puis une restauration démocratique marquée par la méfiance envers les aristocrates.
  1. Vie personnelle de Socrate

  • Origines :
    • Né dans le dème d’Alopékè, fils d’un sculpteur (Sophroniscos) et d’une sage-femme (Phénarétè).
    • Sa jeunesse est influencée par les métiers familiaux ; on suppose qu’il travailla comme sculpteur avant de se consacrer à la philosophie.
  • Éducation et formation :
    • Pas de formation académique formelle ; il apprend par les débats publics et auprès de philosophes comme Archélaos (disciple d’Anaxagore).
    • Il développe très tôt un intérêt pour les problèmes humains et civiques, abandonnant les spéculations cosmologiques de son époque.
  • Mode de vie :
    • Austère, il vit modestement après avoir perdu sa fortune pendant la guerre.
    • Il méprise le luxe et les excès de l’Athènes marchande, se distinguant par une vie simple et une grande intégrité morale et intellectuelle.
  1. Philosophie pratique et engagement civique

  • Désillusion envers son époque :
    • Il observe le déclin d’Athènes et accuse les philosophes et les sophistes d’avoir sapé les fondements traditionnels : religion, lois, coutumes.
    • Sa pensée se concentre sur l’homme en tant que citoyen, préoccupé par les problèmes politiques et sociaux de sa cité.
  • Enseignement :
    • Il adopte une méthode éducative fondée sur le dialogue et la controverse publique, rejetant la rhétorique creuse des sophistes.
    • Il s’entoure d’un cercle restreint d’amis (etairoi) qu’il influence profondément, dans le but de former une « aristocratie intellectuelle ».
  1. Conflits et mort

  • Tensions politiques :
    • Sa proximité avec des figures aristocratiques comme Critias et Alcibiade, ainsi que son opposition à la démocratie restaurée, lui valent de nombreuses inimitiés.
  • Accusation et procès :
    • En 399 av. J.-C., il est accusé d’impiété (« asebeia » : introduire de nouveaux dieux) et de corruption de la jeunesse.
    • Condamné à mort par une majorité dans un tribunal de 500 juges, il refuse l’exil et reste fidèle à ses principes, préférant boire la ciguë.
  • Derniers jours :
    • Il attend son exécution en réfléchissant sereinement à l’immortalité de l’âme, comme le raconte Platon dans le Phédon.
    • Sa mort prend une dimension héroïque, comme un acte de cohérence avec sa vie et sa mission.
  1. Héritage et caractère
  • Influences :
    • Il mêle humour et gravité, mettant ses interlocuteurs face à leurs contradictions.
    • Admiré pour sa vie exemplaire, son éthique personnelle et son engagement envers Athènes, malgré les échecs politiques et sociaux.
  • Philosophie en action :
    • Plutôt que des discours apocalyptiques, Socrate choisit le dialogue pour éveiller les consciences et stimuler la pensée critique.
    • Sa mort symbolise la lutte pour la vérité et les idéaux face à l’incompréhension et à l’injustice.

2. Interprétations de Socrate

  • Une énigme historique :
    • Socrate est décrit comme une figure ironique et énigmatique, difficile à interpréter en raison de l’insuffisance de sources objectives.
    • Il n’a laissé aucun écrit, et tout ce que nous savons de lui provient de tiers, avec des visions subjectives et souvent contradictoires.
  • Problèmes liés aux sources :
    • Les textes sur Socrate relèvent du genre littéraire des logoi sokratikoi (σωκρατικοὶ λόγοι), selon Aristote, plus enclins à idéaliser ou caricaturer le personnage qu’à rapporter fidèlement des faits historiques.
    • Les descriptions grecques mêlent réalité et poésie, transformant le personnage en symbole moral ou littéraire plutôt qu’en figure historique objective.

Principales sources sur Socrate

  • Auteurs contemporains :
    • Aristophane : Présente une vision burlesque et critique dans des comédies comme Les Nuées.
    • Xénophon : Propose un portrait apologétique, mais simpliste et moins profond.
    • Platon : L’idéalise, en faisant de lui le porte-parole de sa propre philosophie.
  • Auteurs postérieurs :
    • Aristote : Offre une perspective plus distante et analytique.
    • D’autres biographes et rhétoriciens : Introduisent des déformations et, dans certains cas, des falsifications conscientes.

Diversité des interprétations

  • Variété des lectures au fil du temps :
    • Depuis le XVIIIe siècle, chaque critique met en valeur des aspects différents de Socrate, projetant ses propres intérêts ou perspectives :
      • Comme rationaliste et critique.
      • Comme mystique et pieux.
      • Comme sceptique et dialecticien.
      • Comme utilitariste et praticien.
      • Comme idéaliste, subjectiviste ou rêveur.
  • Difficulté à le définir :
    • Les interprétations sont marquées par la subjectivité et difficiles à concilier, laissant une image de Socrate floue et sans contours nets.

Propositions pour comprendre Socrate

  • Méthode de reconstitution de sa figure :
    • Zuccante propose :
      • Compléter Xénophon par Platon : combiner la vision pratique et apologétique de l’un avec la profondeur philosophique de l’autre.
      • Tempérer Platon par Xénophon : contrebalancer les idéalisations platoniciennes par le pragmatisme de Xénophon.
      • Consulter Aristote : déterminer ce qui revient à Socrate et ce qui revient à Platon, en s’appuyant sur l’analyse d’Aristote.
  • Résultat attendu :
    • Au mieux, on obtient une image imprécise et estompée de Socrate, semblable à une superposition de multiples perspectives inconciliables.

3. Sources

1. Sources adverses

  • Aristophane (Les Nuées, Les Oiseaux, Les Grenouilles):
    • Les Nuées (423 av. J.-C.) présente une vision caricaturale de Socrate, le ridiculisant en tant que leader d’une école de philosophes ioniens (phrontisterion) et comme sophiste.
    • On lui attribue :
      • Atheïsme (adoration du « Dieu-Tourbillon »).
      • Enseignement de discours injustes et destructeurs.
    • L’œuvre incite symboliquement à la mort de Socrate, avec l’incendie final de l’école.
    • Bien que déformée, sa moquerie reflète des aspects du Socrate de jeunesse et la perception négative d’un secteur athénien à son égard.
    • Aristophane utilise Les Nuées pour critiquer la sophistique et la philosophie naturelle de Socrate, les présentant comme des éléments corrupteurs de la morale et des traditions athéniennes. L’œuvre reflète une tension entre les anciennes et nouvelles idées dans la société athénienne, et remet en question la valeur d’une éducation centrée sur la rhétorique et l’argumentation plutôt que sur la vertu et la vérité.

Personnages principaux

  • Estrepsiadès : Un vieil Athénien préoccupé par ses dettes.
  • Fidippidès : Fils d’Estrepsiadès, amateur de chevaux et de vie luxueuse.
  • Socrate : Philosophe et maître de la « Pensée », représenté de manière satirique.
  • Les Nuées : Chœur de l’œuvre, symbolisent les idées nouvelles et éthérées.

“ESTREPSIADES.- Change complètement et le plus vite possible ta façon de vivre, et essaie d’apprendre ce que je vais te recommander.
FIDIPPIDES.- Bien, parle, que m’ordonne-tu ?
ESTREPSIADES.- M’obéiras-tu un peu ?
FIDIPPIDES.- Je t’obéirai, par Dionysos !
ESTREPSIADES.- Regarde donc de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison ?
FIDIPPIDES.- Oui, je les vois. Mais dis-moi, qu’est-ce que c’est, mon père, je t’en prie.
ESTREPSIADES.- C’est l’école des âmes sages, le « lieu où l’on pense, le penseur ». Là-dedans vivent des hommes qui, en parlant du ciel, nous convainquent que c’est un endroit étouffant, qu’il est autour de nous et que nous sommes les charbons. Ces hommes t’enseignent, contre de l’argent, à faire triompher la parole dans toutes les causes, justes et injustes.
FIDIPPIDES.- Et qui sont-ils ?
ESTREPSIADES.- Je ne connais pas exactement leurs noms ; ce sont ceux qu’on appelle « méditateurs et penseurs », des gens honorables.
FIDIPPIDES.- Ah ! Ces mendiants, je les connais bien. Tu fais référence à ces charlatans, à ces visages émaciés, à ces pieds nus, parmi lesquels se trouve ce… malheureux Socrate.
ESTREPSIADES.- Écoute, écoute, tais-toi ! Je ne veux pas que tu dises de bêtises. Avant, si tu te soucies de ce que ton père ait du pain pour manger, tu me permettras de te transformer en l’un d’eux et tu abandonneras ta « cavalerie ».
FIDIPPIDES.- Ah non, jamais, par Dionysos !
(…)
ESTREPSÍADES.- Eh bien, je te supplie, toi qui m’es plus cher que personne, va t’instruire là-bas.
FIDÍPIDES.- Et que veux-tu que j’apprenne ?
ESTREPSÍADES.- On dit qu’il y a parmi eux deux raisonnements, le fort et le faible. On dit que l’un de ces raisonnements, le faible, est avantageux lorsqu’il s’agit de plaider des choses injustes. Si donc tu acceptes d’apprendre ce raisonnement, le raisonnement injuste, ce que je dois actuellement, toutes ces dettes, je ne les paierai à personne, ni un sou.
FIDÍPIDES.- Je ne pourrai pas t’obéir, car, avec une couleur aussi pâle, je n’oserais plus regarder les nobles.
ESTREPSÍADES.- Alors, par Déméter, tu ne mangeras plus à mes frais, ni toi, ni ton cheval de trait, ni ton sanforas. Je te chasserai de chez moi et tu iras chez… les corbeaux !
Eh bien, moi, même si je tombe, je ne resterai pas par terre ; au contraire, après avoir invoqué les dieux, je m’instruirai moi-même et, suivant cela, je vais de mes propres pas au « pensadero ». (…)
(…)
(Depuis l’intérieur) Que les corbeaux soient avec vous ! Qui frappe à la porte ?
ESTREPSÍADES.- Le fils de Fidôn, Estrepsíades.
DISCIPLE.- Par Zeus, tu es bien mal élevé pour avoir frappé si fort à la porte avec une telle désinvolture et avoir abordé une idée toute fraîche !
ESTREPSÍADES.- Pardonne-moi, j’habite loin, à la campagne. Mais… dis-moi la chose avortée.
DISCIPLE.- On ne peut le dire qu’aux disciples.
ESTREPSÍADES.- Dis-le-moi donc, sans crainte, puisque, comme tu me vois, je suis venu au « pensadero » pour être disciple.
DISCIPLE.- Je te le dirai, mais il faut considérer ces choses comme des mystères. (…)
ESTREPSÍADES.- Ouvre et laisse-moi passer tout de suite au pensadero et montre-moi aussi vite que possible ce Socrate. Je me consume d’envie d’être son disciple. Mais ouvre déjà la porte. Oh, Héraclès ! D’où sortent ces animaux ? (En ouvrant la porte, on voit à l’intérieur, dans diverses postures méditatives, les disciples du maître, pâles et décharnés.)
DISCIPLE.- Qu’est-ce qui te surprend ? À qui trouves-tu qu’ils ressemblent ?
ESTREPSÍADES.- Aux prisonniers lacédémoniens de Pylos. Mais que cherchent-ils ces gens qui regardent ainsi la terre ?
DISCIPLE.- Ils cherchent ce qu’il y a en dessous.
ESTREPSÍADES.- Ce sont sûrement des oignons qu’ils cherchent. (S’adressant à eux) Ne vous affligez pas, je sais où il y en a de grandes et belles.
Et que font ceux-ci, totalement courbés vers le sol ?
DISCIPLE.- Ceux-ci scrutent l’Érèbe, jusqu’au fond du Tartare.
ESTREPSÍADES.- Et pourquoi leur derrière regarde-t-il le ciel ?
DISCIPLE.- Ils s’instruisent eux-mêmes en astronomie.
(S’adressant à quelques disciples qui se sont approchés de la porte) Vous, retournez à l’intérieur, de peur que le maître ne vous trouve ici.
ESTREPSÍADES.- Pas encore, pas encore. Qu’ils restent. Je dois leur parler d’une petite affaire.
DISCIPLE.- Je suis désolé, mais ils ne peuvent pas rester trop longtemps dehors, hors de l’école. (Les disciples rentrent.)
(…)
ESTREPSÍADES.- (Remarquant certains objets) Par le nom des dieux ! Dis-moi, qu’est-ce que tout cela ?
DISCIPLE.- C’est de l’astronomie.
ESTREPSÍADES.- (Indiquant un autre objet) Et ceci, qu’est-ce ?
DISCIPLE.- La géométrie.
ESTREPSÍADES.- Et à quoi cela sert-il ?
DISCIPLE.- À mesurer la terre.
ESTREPSÍADES.- Celle qui se distribue en lots ?
DISCIPLE.- Non, la terre entière.
ESTREPSÍADES.- C’est fascinant ce que tu dis. L’idée est démocratique et utile. (Lui montrant une carte) Voici devant toi le périmètre de toute la terre. Tu vois ? Ici se trouve Athènes.
ESTREPSÍADES.- Que dis-tu ? Je ne crois rien de tout cela ; en effet, je ne vois pas de juges réunis en séance.
DISCIPLE
(…)
ESTREPSÍADES.- Oh ! Et qui est celui-là qui est perché dans ce panier suspendu ?
DISCIPLE.- C’est lui !
ESTREPSÍADES.- Qui lui ?
DISCIPLE.- Socrate.
ESTREPSÍADES.- Oh, Socrate ! Va, appelle-le à haute voix.
DISCIPLE.- Appelle-le toi-même, je n’ai pas le temps de le faire. (Il s’éclipse)
ESTREPSÍADES.- Socrate !… Mon Socrate !
SOCRATES.- (Suspendu dans un panier) Pourquoi m’appelles-tu, créature d’un jour ?
ESTREPSÍADES.- D’abord, que fais-tu là-haut ? Je te supplie de me le dire.
SOCRATES.- Je marche dans les airs et j’observe le soleil.
ESTREPSÍADES.- C’est donc depuis un panier que tu regardes les dieux d’en haut et non depuis la terre.
SOCRATES.- Jamais en effet je n’aurais pu clarifier exactement les choses célestes si je n’avais pas suspendu mon esprit et mélangé ma pensée subtile avec l’air, qui lui ressemble. Si j’étais resté sur la terre pour observer depuis le bas les régions supérieures, je n’aurais jamais rien découvert ; je ne l’aurais pas fait, car la terre attire fortement en elle la sève de la pensée. C’est exactement ce qui arrive aux cris.
(…)
ESTREPSÍADES.- Par Zeus, je te prie, Socrate, explique-moi qui sont celles-là, dont la voix émet un chant aussi solennel. Sont-elles peut-être des héroïnes ?
SOCRATES.- Absolument pas, ce sont les Nuées célestes, les grandes déesses des hommes oisifs. Elles nous apportent des connaissances, du dialogue, du savoir, la capacité de surprendre, de l’éloquence et la capacité d’embrouiller les choses et de vaincre les rivaux.
ESTREPSÍADES.- C’est pourquoi, en entendant leur voix, mon âme a pris son envol et désire déjà dire des subtilités et discuter de futilités concernant la fumée, réfuter des arguments avec des arguments et opposer un raisonnement à un autre. Alors, si c’est possible, je veux les voir clairement.
(…)
SOCRATES.- Elles, et elles seules, sont des déesses. Tout le reste est du baratin.
ESTREPSÍADES.- Et dis-moi, par la Terre, Zeus Olympien n’est-il pas pour vous un dieu ?
SOCRATES.- Quel Zeus ? Ne dis pas de bêtises, il n’y a pas de Zeus.
ESTREPSÍADES.- Que dis-tu ? Et alors qui fait pleuvoir ? Montre-moi cela d’abord.
ESTREPSÍADES.- Eh bien, ce sont elles. Je vais te le prouver avec des arguments irréfutables. Voyons. Où as-tu déjà vu pleuvoir sans nuages ? Eh bien, il devrait pleuvoir sans nuages, sans leur présence.
ESTREPSÍADES.- Oui, par Apollon, celui que tu viens de citer est un bon argument. J’avais auparavant cru que Zeus urinait à travers un tamis. Mais explique-moi qui fait le tonnerre, car cela me fait trembler de peur.
SOCRATES.- Ce sont elles qui tonnent en roulant.
ESTREPSÍADES.- Comment cela, toi qui ne t’arrêtes devant rien ?
SOCRATES.- Quand elles sont remplies d’eau, elles sont contraintes de bouger, elles restent suspendues, étant pleines de pluie ; et ensuite, tombant lourdement les unes sur les autres, elles éclatent et résonnent.
ESTREPSÍADES.- Et qui les oblige à bouger, n’est-ce pas Zeus ?
SOCRATES.- Pas du tout, c’est le Tourbillon aérien.
ESTREPSÍADES.- Le Tourbillon ? Je n’en avais aucune idée : Zeus n’est plus notre souverain, à sa place, c’est maintenant le Tourbillon qui règne. Mais tu ne m’expliques rien de concret sur le tonnerre et le rugissement.
(…)
ESTREPSÍADES.- (…) Et dis-moi d’où vient l’éclair, brillant de feu, et pourquoi, en se jetant sur nous, il brûle certains et à peine enflamme d’autres. Il est évident que Zeus le lance contre les parjures.
SOCRATES.- Et comment, idiot resté dans les temps de Cronos, antiquité, si il tire contre les parjures, pourquoi n’a-t-il pas fait de Simón, Cleonimo et Théoro des torches ? Et regarde, ce sont bien des parjures à part entière ; non, il le lance contre leur temple, contre le cap attique de Sunion et contre les chênes les plus feuillus. Dans quel but ? Les chênes, assurément, ne jurent pas.
ESTREPSÍADES.- Je ne sais pas, mais il semble que tu aies raison. Alors, qu’est-ce que l’éclair ?
SOCRATES.- Quand l’air sec monte et s’enferme à l’intérieur de celles-ci, il les souffle de l’intérieur comme une vessie et puis, sans autre recours, elles se déchirent et l’air s’en échappe violemment à cause de la pression, et la force et le fracas font qu’il s’enflamme lui-même.
(…)
FIDÍPIDES.- Mais père, homme de dieu, qu’est-ce qui te prend ? Tu n’es plus dans ton état normal, par Zeus Olympien.
ESTREPSÍADES.- Regarde, regarde, « par Zeus Olympien ». Quelle stupidité, croire en Zeus à ton âge !
FIDÍPIDES.- De quoi ris-tu ?
ESTREPSÍADES.- De te voir comme un bébé, coincé dans le passé. Mais viens ici, tu vas apprendre quelque chose. Je vais te dire une chose dont la connaissance fera de toi un homme. Mais fais attention, ne le dis à personne.
FIDÍPIDES.- Je suis là. De quoi s’agit-il ?
ESTREPSÍADES.- Il y a un instant, tu as juré par Zeus.
FIDÍPIDES.- Je l’ai fait.
ESTREPSÍADES.- Tu vois, apprendre est une chose merveilleuse. Il n’y a pas de Zeus, Fidípides.
FIDÍPIDES.- Qui alors ?
ESTREPSÍADES.- Le Tourbillon règne après avoir détrôné Zeus.
FIDÍPIDES.- Quelles bêtises tu dis !
ESTREPSÍADES.- Sache que c’est ainsi.
FIDÍPIDES.- Et qui t’a dit cela ?
ESTREPSÍADES.- Socrate de Mélos et Quéréphon, qui connaît bien les traces de puces.
FIDÍPIDES.- Et tu es allé jusqu’à un tel point de folie pour croire en des hommes bilieux ?
FIDÍPIDES.- Tais-toi et ne parle pas de façon inappropriée à des hommes instruits et avec discernement, dont l’esprit économe leur interdit de se couper les cheveux, de se frotter jamais avec de l’huile ou d’aller aux bains publics pour se laver. Toi, en revanche, tu gaspilles mes biens comme si j’étais mort. Mais allez, fais-le pour moi. Va là-bas pour apprendre.

  • Autres comiques :Ameipsias, Eupolis et Télécléide le représentent également comme une figure controversée et vaniteuse, traçant ainsi un précédent pour les cyniques.

2. Sources favorables

a) Xénophon :

  • Œuvres : Apologie, Mémorables, Banquet.
  • Caractéristiques de son portrait :
    • Il présente un Socrate pratique, utilitariste et moraliste, plus proche du cynisme.
    • Il le décrit comme pieux, croyant aux dieux, austère et éloigné des spéculations cosmologiques.
    • Il se concentre sur la recherche de concepts universels et sur un intérêt exclusivement moral.
  • Critiques :
    • Considéré comme simpliste et moins profond que Platon.
    • Son éloignement d’Athènes et ses affinités avec le cynisme ont pu altérer sa perception.
  • Défense :
    • Comparé aux premiers dialogues de Platon, plusieurs traits coïncident, renforçant la véracité historique de son témoignage.

b) Platon :

  • Deux étapes dans sa représentation :
    1. Dialogues de jeunesse : un Socrate authentique, centré sur la vertu, la morale et le souverain Bien.
    2. Dialogues de maturité : une idéalisation incluant des doctrines comme la théorie des Idées, probablement étrangères au Socrate historique.
  • Problèmes :
    • Il est difficile de distinguer ce qui relève de l’histoire et ce qui ressort de la création platonicienne.
    • Certains critiques (Dupréel) considèrent que Platon a créé un mythe littéraire masquant les influences d’autres penseurs.

c) Autres disciples :

  • Fragments de :
    • Éschine de Sphettos : considéré comme le plus fidèle des socratiques.
    • Antisthène : fondateur du cynisme.
    • Phédon, Simias, Criton et d’autres disciples mineurs.

3. Témoignage d’Aristote

  • Il n’a pas connu Socrate, mais a eu accès à des sources directes au sein de l’Académie.
  • Distinction essentielle :
    • Socrate historique : centré sur la morale et l’induction pour atteindre des concepts universels.
    • Socrate idéalisé : une déformation propre aux sokratikoi logoi, niant que Socrate ait enseigné la théorie des Idées.
  • Son analyse, bien que teintée par son propre système philosophique, est précieuse pour équilibrer les visions de Platon et de Xénophon.

4. Rhéteurs et biographes postérieurs

  • Historiens péripatéticiens :
    • Comme Aristoxène de Tarente, ils présentent une image calomnieuse de Socrate.
  • Rhéteurs :
    • Ils ont utilisé Socrate comme thème oratoire, tant pour le défendre que pour l’attaquer avec excès, comme dans le pamphlet de Polycrate.
    • D’autres l’ont soutenu, comme Lysias, Théodecte et plus tard Libanios (v. 362 apr. J.-C.).

4. Socrate et les sophistes

1. Relation entre Socrate et les sophistes

  • Position opposée aux sophistes :
    • Socrate fut un critique résolu des sophistes, qu’il accusait de contribuer à la décadence d’Athènes.
    • Il partageait toutefois avec eux certains points communs, comme l’intérêt pour l’éducation de la jeunesse, ce qui engendra des confusions qui finirent par lui nuire.
  • Éducation : différences fondamentales :
    • Les sophistes : recherchaient une éducation superficielle, encyclopédique, tournée vers des réussites pratiques comme le succès politique et oratoire.
    • Socrate : son enseignement visait la pratique du bien, la justice et la vertu, dans le but de former de bons citoyens et de bons gouvernants.
  • Désintérêt économique :
    • Contrairement aux sophistes, qui faisaient payer leurs leçons, Socrate exerçait son activité sans intérêt financier, soulignant son engagement en faveur de l’excellence morale plutôt que d’un bénéfice pratique.

2. Similitudes dans le contexte philosophique

  • Scepticisme cosmologique :
    • Socrate et les sophistes partageaient une attitude critique à l’égard des spéculations cosmologiques et ontologiques des présocratiques.
    • Tous deux se concentraient sur des problèmes pratiques liés à la morale et à la politique, délaissant les théories sur la nature.
  • Différences dans le but poursuivi :
    • Les sophistes fournissaient des outils pour réussir dans la cité, sans remettre en question la légitimité des moyens employés.
    • Socrate orientait son activité vers l’amélioration morale individuelle et collective, promouvant une vie vertueuse comme fondement d’une meilleure société.

3. Principes fondamentaux de Socrate

  • Rejet du relativisme sophistique :
    • Socrate rejetait la vision sensualiste, subjectiviste et relativiste des sophistes, qui soutenaient qu’il n’existait pas de vérités absolues.
    • Au contraire, il croyait en l’existence de lois universelles et de vérités absolues destinées à guider la conduite humaine.
  • Optimisme en la raison :
    • Socrate faisait pleinement confiance au pouvoir de la raison pour découvrir des principes moraux immuables et universels.
    • Sa célèbre formule, « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », reflète son scepticisme face aux spéculations physiques, mais non face aux vérités morales.

4. Méthode socratique

  • Confiance dans la dialectique :
    • Socrate utilisait la dialectique comme instrument pour atteindre la vérité, éliminant les termes ambigus et les présupposés erronés.
    • Son approche reposait sur une réflexion critique et rigoureuse des fondements de tout raisonnement.
  • Maïeutique et vérité innée :
    • Pour Socrate, la vérité existait de manière latente dans toutes les âmes ; sa tâche de philosophe consistait à aider autrui à la découvrir au moyen de questions habilement formulées.
    • Il considérait que l’erreur provenait des individus, et non de la raison elle-même.

5. Confusion avec les sophistes

  • Dialectique et apparences :
    • Sa capacité à user de la dialectique et à mettre en évidence les contradictions a pu conduire certains à le confondre avec les sophistes.
    • Cependant, tandis que les sophistes employaient cette ressource à des fins utilitaires ou rhétoriques, Socrate l’utilisait pour atteindre la clarté et la certitude dans la vérité.

  • Socrate partageait certains centres d’intérêt avec les sophistes, tels que le scepticisme cosmologique et l’éducation, mais ses buts et méthodes différaient radicalement.
  • Il rejetait le relativisme et le subjectivisme, défendant l’existence de lois universelles et la possibilité d’un savoir moral absolu.
  • Par sa méthode dialectique et sa foi en la raison, Socrate s’est affirmé comme un modèle opposé aux sophistes, engagé pour la vérité et le bien commun.

5. Méthode socratique

Le méthode socratique est un outil puissant dans la recherche de la vérité, qui combine les questions, l’observation et la réflexion. Par le biais de la dialectique et de la maïeutique, Socrate ne cherchait pas seulement des réponses, mais aidait ses interlocuteurs à découvrir par eux-mêmes la vérité qui était déjà latente dans leur conscience.

Cette méthode, bien que plus informelle que les approches systématiques d’autres philosophes, représente l’une des contributions les plus importantes de Socrate à la philosophie, en posant les fondements de la pensée critique et réflexive.

1. Caractéristiques de la méthode socratique

  • Le dialogue contre le discours ampoulé :
    • Socrate adopta le dialogue comme méthode pédagogique, à la différence des discours longs et élaborés des rhéteurs.
    • Le dialogue permet une communication plus intime entre le maître et le disciple, et déstabilise l’adversaire en rompant le rythme des discours appris par cœur.
  • Un enseignement pratique et informel :
    • Il n’était pas un philosophe technique ni systématique. Il ne fonda pas d’école fixe.
    • Il enseignait chez des amis, dans la rue ou sur l’agora, à toute personne désireuse de converser.
    • Son enseignement consistait en des conversations guidées par des questions, menant l’interlocuteur à des conclusions par le biais de la dialectique.

2. Dialectique et méthodes inductive et déductive

  • Dialectique :
    • Socrate considérait que l’on est dialecticien lorsqu’on sait interroger et répondre efficacement.
    • L’art de la méthode socratique réside dans la capacité à poser les bonnes questions afin de guider l’interlocuteur vers la vérité.
  • Induction :
    • Socrate recourait à l’induction pour rechercher des concepts universels et des définitions.
    • À partir de faits particuliers, comme des exemples tirés de la vie quotidienne (forgerons, charpentiers, militaires, etc.), il tentait d’atteindre des concepts généraux et universels, tels que la justice, la vertu, la tempérance, etc.
    • Exemple de la justice : définir ce qu’est la justice à partir d’exemples concrets jusqu’à parvenir à l’idée qu’elle consiste à donner à chacun ce qui lui revient.
  • Déduction :
    • Socrate utilisait aussi la déduction, principalement pour appliquer des principes généraux à des cas particuliers, et non pour élaborer des théories scientifiques complexes.

3. Maïeutique et importance de l’ironie

  • Maïeutique (l’art de faire accoucher la vérité) :
    • Socrate pensait que la vérité résidait déjà dans l’âme de chacun, et que sa tâche consistait à la faire émerger par des questions guidant l’interlocuteur vers la compréhension.
    • La maïeutique reposait sur un enchaînement progressif de questions, conduisant peu à peu l’interlocuteur à découvrir lui-même la vérité.
    • Cette technique s’inspire du précepte delphique : « Connais-toi toi-même ».
  • Ironie :
    • Socrate employait l’ironie comme un outil essentiel :
      • Avec ses amis : l’ironie les aidait à reconnaître leur propre ignorance, les libérant de leurs préjugés et de leurs erreurs. Reconnaître qu’on ne sait rien était le premier pas vers la sagesse.
      • Avec ses adversaires : il utilisait l’ironie de manière plus incisive, les conduisant à la contradiction par des questions en apparence simples, ce qui révélait leur ignorance et les exposait au ridicule.

4. Philosophie pratique et morale

  • Orientation morale et pratique :
    • Socrate se limita délibérément au domaine moral et ne s’intéressa pas aux problèmes cosmologiques ou scientifiques qui occupaient d’autres penseurs de son temps.
    • Il chercha à définir des concepts universels applicables à toutes les situations concrètes, dans le but constant d’améliorer la conduite individuelle et collective.
  • La fermeté de la raison :
    • Bien qu’on ne puisse le considérer comme un penseur ontologique systématique, sa méthode témoigne d’une réflexion profonde sur la conscience et les enjeux moraux de la société athénienne.

6. Sources de la pensée socratique

1. Sources directes et influences philosophiques

  • Archélaos (disciple d’Anaxagore) :
    • Socrate aurait assisté aux leçons d’Archélaos, ce qui suggère une influence d’Anaxagore dans sa pensée, notamment sur les questions de raison et d’ordre cosmique.
  • Lectures de Platon :
    • Platon attribue à Socrate la lecture des œuvres d’Anaxagore et d’Héraclite, ce qui aurait pu influencer sa vision de l’univers et de la nature de la raison.
  • Contact avec les sophistes :
    • Bien que Socrate ait pris ses distances avec eux, son interaction avec les sophistes lui permit de connaître les théories de penseurs tels qu’Héraclite, Empédocle, les atomistes et Parménide.
  • Cercle socratique et pythagoriciens :
    • Dans le cercle proche de Socrate figuraient des disciples influencés par les pythagoriciens, comme Simias et Cébès, ce qui suggère que certaines idées pythagoriciennes ont pu marquer Socrate, notamment en ce qui concerne l’immortalité de l’âme et la préexistence des âmes.

2. Influences philosophiques spécifiques

  • De Thalès et d’Héraclite :
    • L’idée d’un ordre merveilleux dans l’univers, présente chez Thalès et Héraclite, semble avoir influencé Socrate, qui reconnaissait lui aussi une structure ordonnée du cosmos.
  • D’Anaxagore et d’Héraclite :
    • Raison suprême : La notion d’une raison suprême qui gouverne et régule l’univers est une idée attribuée à Anaxagore, mais aussi reflétée dans la pensée d’Héraclite. Socrate aurait pu adopter cette vision d’un principe rationnel universel.
  • De Parménide et d’Héraclite :
    • Opposition entre les sens et la raison : Influencé par Parménide et Héraclite, Socrate reconnaissait la différence entre le savoir issu des sens et celui qui provient de la raison, distinction centrale dans sa pensée.
  • Des pythagoriciens :
    • Préexistence et immortalité de l’âme : Il est probable que Socrate ait emprunté l’idée de préexistence de l’âme aux pythagoriciens, ce qui transparaît dans sa conception de la maïeutique. Cette influence se retrouve également dans sa croyance en l’immortalité de l’âme, thème central de ses derniers dialogues, notamment chez Platon.

La pensée socratique s’est constituée à partir de diverses influences philosophiques, notamment celles d’Archélaos, Héraclite, Anaxagore, Parménide, des sophistes et des pythagoriciens. Bien qu’il soit difficile d’identifier précisément les éléments que Socrate a retenus de chacun, on constate que sa pensée s’est structurée autour de la raison universelle, de la morale et de l’immortalité de l’âme, thèmes également abordés par plusieurs de ces philosophes.

7. Doctrines socratiques

1. L’enseignement de Socrate

  • Absence de systématisation :
    • Socrate n’a laissé aucun écrit et n’a jamais exposé ses enseignements de manière systématique. Sa méthode reposait sur des conversations circonstancielles et un dialogue constant, où les idées surgissaient en fonction des situations concrètes et des questions posées par ses interlocuteurs.
  • Imprécision et manque de concrétisation :
    • En l’absence d’œuvres écrites, il est impossible de reconstituer avec certitude sa pensée. Les témoignages de ses disciples et contemporains offrent des interprétations divergentes, rendant difficile toute conclusion définitive sur sa doctrine.
  • Désacralisation de sa figure :
    • Bien qu’il soit considéré comme l’un des grands noms de la philosophie, Socrate n’a pas élaboré de système philosophique élaboré. Il a certes ouvert une voie, mais ce sont surtout ses successeurs – en particulier Platon et Aristote – qui ont donné forme à cette entreprise.

2. L’importance de sa vie et de sa méthode

  • Au-delà d’une doctrine :
    • Le véritable mérite de Socrate ne réside pas tant dans une doctrine structurée que dans son mode de vie et sa méthode d’enseignement. Son dialogue infatigable et son engagement en faveur de l’élévation morale et civique de ses interlocuteurs constituent un legs durable.
    • Stefanini résume bien ce point en affirmant que ce qui importait plus encore que la doctrine socratique, c’était l’attitude vitale de Socrate et sa capacité à influencer par l’exemple et l’exigence intellectuelle qu’il imposait à autrui.

Socrate a ouvert la voie à la philosophie, mais son discours n’était pas systématique. Plutôt que de transmettre un enseignement doctrinal, sa véritable contribution réside dans son méthode dialectique et dans son art de questionner, de dialoguer et de susciter la réflexion. Ce résumé met en lumière la difficulté d’identifier précisément une doctrine socratique, en raison de l’absence d’écrits et du caractère informel de son enseignement. Pourtant, son influence demeure, principalement à travers la méthode qu’il a incarnée et l’élan qu’il a donné à la pensée philosophique.

PHILOSOPHIE SOCRATIQUE

Socrate a centré sa philosophie sur la connaissance de soi, la moralité et une vision optimiste de l’homme et de l’univers. Son insistance sur l’âme, la raison et la providence témoigne de sa foi en un ordre suprême qui relie l’individu au cosmos, orienté vers le bien et la vertu.

1. La réflexion de l’homme sur lui-même

  • Un appel à l’intériorité :
    • Socrate invite l’homme à réfléchir sur lui-même et à reconnaître son ignorance : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »
    • Le principe de la sagesse consiste à admettre ce que l’on ignore et à se connaître soi-même.
  • Une introspection active :
    • Bien que Socrate mette l’accent sur la réflexion personnelle, son but n’est pas un repli subjectiviste, mais la découverte de vérités universelles et de principes directeurs pour la vie morale et sociale.
    • Il cherche à définir les normes pratiques qui permettent de perfectionner à la fois l’individu et la cité.
  • Connaissance de soi et vérité :
    • Contrairement à l’ancien adage « Connais-toi toi-même », qui enjoignait l’homme à accepter sa condition mortelle, pour Socrate, la connaissance de soi signifie rechercher en l’homme la source de sa vérité et de son véritable bien.

2. Anthropologie

  • Une vision élevée de la nature humaine :
    • Socrate adopte une conception optimiste de l’être humain, perçu comme un être privilégié, capable de parole, de raison et de connaissance.
  • Corps et âme :
    • L’âme est la partie supérieure et divine de l’homme ; elle est invisible et participe au divin.
    • Quant à son immortalité :
      • Il existe une certaine ambiguïté dans ses idées : la mort est tantôt comparée à un sommeil sans rêves (influence homérique), tantôt à un passage vers un monde juste et meilleur (influence orphique).
  • Double forme de connaissance :
    • Les sens : Ils perçoivent ce qui est corporel, changeant et particulier.
    • La raison : Elle connaît les concepts universels et communique avec la Raison universelle, permettant de découvrir les normes morales universelles.

3. Physique

  • Désintérêt pour la cosmologie :
    • Socrate dissocie la science morale de la science de la nature et considère les spéculations cosmologiques comme stériles et contradictoires.
    • Il entrevoit toutefois un univers ordonné et harmonieux, gouverné par une Raison universelle ou une Providence divine, au-delà des explications mécaniques comme celles d’Anaxagore.
  • Lien avec la morale :
    • Pour Socrate, l’ordre et l’harmonie du cosmos reflètent les principes qui doivent régir la vie morale de l’homme.

4. Théologie

  • Religiosité et piété :
    • Socrate respectait et pratiquait les rites traditionnels d’Athènes. Platon et Xénophon le défendent contre les accusations d’impiété (asebeia), en soulignant sa piété et son obéissance aux dieux.
    • Sa mort, dans l’Apologie, est présentée comme un acte de soumission à la volonté divine.
  • Dieu unique et suprême :
    • Socrate semble admettre l’existence d’un Dieu unique, suprême et invisible, qui ordonne l’univers, bien qu’il ne soit pas considéré comme créateur.
    • Ce Dieu peut être interprété comme une Raison universelle immanente aux choses, semblable au Logos d’Héraclite, plutôt que comme un moteur extérieur.
  • Providence et ordre universel :
    • Xénophon met en avant la Providence divine, qui gouverne particulièrement la vie humaine.
    • Les dieux traditionnels sont envisagés comme les ministres de cette Raison universelle.
    • La théologie socratique projette la structure de l’homme sur l’univers : de même que l’homme possède une âme invisible qui gouverne le corps, le cosmos est régi par un Esprit invisible qui ordonne et gouverne la réalité.

ÉTIQUE SOCRATIQUE

1. Introduction et contexte

  • La préoccupation morale existait en Grèce avant Socrate (Pythagoriciens, Sept Sages, entre autres).
  • Socrate ne peut être considéré comme le « fondateur de la science morale » ni comme l' »inventeur de la raison pratique », mais il est reconnu pour avoir tenté de rationaliser la conduite humaine et d’établir des normes universelles.

2. Le bien

  • Conception du bien:
    • Socrate n’a pas élaboré un concept transcendant du bien, comme le ferait Platon.
    • Pour lui, le bien n’est pas un idéal absolu, mais un ensemble de biens utiles qui conduisent à l’eudaimonia (vie heureuse).
    • Il identifie le bien avec ce qui est utile : « Ce qui est utile est bon pour celui à qui cela est utile. »
  • Relativisme hédoniste:
    • Les biens sont relatifs et dépendent du contexte : « Ce qui est bon pour la faim est mauvais pour la fièvre. »
    • Bien que cette approche ait une base hédoniste, Socrate cherche à rationaliser les plaisirs et à les soumettre à la raison.
  • Utilitarisme et calcul rationnel du bien:
    • Socrate introduit une « arithmétique morale » pour évaluer les plaisirs et les douleurs.
    • Nous devons choisir le bien supérieur, même si cela implique de renoncer à des plaisirs immédiats.
    • La maîtrise de soi (enkráteia) permet de privilégier les biens supérieurs et d’atteindre la tranquillité et la sérénité.
  • Compatibilité avec la vertu:
    • Bien que Socrate reconnaisse un fond hédoniste et utilitariste dans son éthique, il le soumet à une discipline morale stricte.
    • La pratique de la vertu est le moyen le plus utile pour atteindre le plus grand bien et garantir le bonheur.

3. La vertu

  • Définition:
    • La vertu est connaissance : un savoir pratique sur ce qui est utile et nuisible pour agir correctement.
    • Toutes les vertus (piété, justice, force, tempérance) sont, en fin de compte, des formes de sagesse (phrónesis).
  • Unité des vertus:
    • Pour Socrate, toutes les vertus sont interconnectées ; celui qui possède une vertu les possède toutes.
    • Cela réduit la multiplicité des vertus à un formalisme rationnel, qui pourrait être interprété comme vide, similaire au formalisme kantien.
  • Vertu et bonheur:
    • Le bonheur consiste à vivre conformément à la connaissance du bien.
    • Les vertus sont nécessaires pour diriger correctement des biens tels que la richesse, la santé ou le pouvoir, qui, sans sagesse, ne garantissent pas le bonheur.

4. La vertu peut être enseignée

  • Socrate croyait que la vertu pouvait être enseignée comme n’importe quelle autre science.
  • L’éducation est fondamentale pour développer les dispositions naturelles et les orienter vers le bien.
  • Bien que Socrate évitait d’être appelé « maître de vertu », il exerçait son influence éducative par le dialogue et l’exemple.

5. Déterminisme moral

  • Relation entre vertu et science:
    • Socrate a transféré le déterminisme intellectualiste au domaine moral :
      • La connaissance du bien mène nécessairement à l’action correcte.
      • Personne ne pèche volontairement ; le mal est le résultat de l’ignorance.
  • Négation du mal moral:
    • La volonté, en connaissant le bien, ne peut éviter de le désirer et de le réaliser.
    • Par conséquent, les péchés ne sont pas des actes volontaires, mais le fruit d’une ignorance du bien.
    • Socrate conclut qu’il ne faut pas punir le pécheur, mais l’instruire.

6. Conception de la beauté

  • Pour Socrate, la beauté a également un sens utilitariste : ce qui est beau est ce qui est utile pour accomplir sa fonction.
  • Il plaisantait même sur ses caractéristiques physiques (comme ses yeux globuleux et ses lèvres épaisses), affirmant qu’elles étaient plus utiles que celles des autres pour voir, sentir ou embrasser.
  • Socrate a développé une éthique fondée sur la raison pratique, où le bien est identifié à ce qui est utile et la vertu à la connaissance.
  • Son approche combinait un hédonisme rationalisé et un utilitarisme discipliné, cherchant le plus grand bien par la maîtrise de soi et la pratique de la vertu.
  • L’enseignement de la vertu et sa relation avec la science ont jeté les bases des futures réflexions philosophiques sur la moralité.

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