Il n’existe aucune trace de théories similaires à l’atomisme en Orient ou ailleurs, seulement des réadaptations de questions d’origine orphique, égyptienne ou chaldéenne.
L’atomisme, tel que formulé par Démocrite, a été le premier système philosophique pleinement abouti à émerger dans la Grèce antique. Il inaugure une manière radicale de penser la réalité, fondée sur la décomposition du monde en particules indivisibles et invisibles, les atomes.
Ce résumé du cours de la Dre Ana Minecan, docteure en philosophie à l’Université Complutense de Madrid, vous invite à découvrir la richesse et la profondeur de cette pensée fondamentale, à la fois dans sa dimension scientifique, éthique et spéculative.
L’atomisme est une théorie physique, matérialiste comme celles de Milet, qui reprend et assimile les problèmes posés par Parménide.
Selon Démocrite, le père de l’atomisme aurait été son maître Leucippe, que seul lui-même mentionne, et qui serait né à Milet avant de se déplacer à Élée. Épicure et certains chercheurs ont mis en doute l’existence même de Leucippe. Certains pensent que Démocrite aurait “inventé” Leucippe pour se protéger de l’accusation d’impiété. Deux œuvres sont attribuées à Leucippe, dont nous ne possédons aucun fragment : “La grande ordonnance du cosmos” et “Sur l’intelligence” (peut-être une référence au noûs d’Anaxagore).
Après Démocrite, les philosophes grecs ne traitèrent plus des questions physiques de la nature jusqu’à Aristote.
Démocrite d’Abdère
Démocrite voyagea beaucoup en Égypte et en Perse, et s’installa à Abdère. Il écrivit de nombreux traités regroupés en 13 tétralogies = 52 traités, dont il ne reste que 30 fragments environ.
(8 livres d’éthique, 16 livres de physique, 12 livres de mathématiques, 8 livres de musique, 8 livres de langue et de littérature, 8 sujets techniques, etc.)
Peur de l’atome ? La persécution de l’atomisme dans l’histoire occidentale
💡 La physique de Démocrite représente la forme la plus radicale de matérialisme conçue dans toute l’Antiquité.
L’atomisme est une théorie extrêmement simple et en même temps d’une efficacité remarquable pour expliquer la nature, sans contradictions majeures. Elle parvient à fusionner les exigences de la logique et celles des sens en postulant la combinaison de deux éléments, deux principes :
Les atomes et le vide.
Avec ces deux seuls éléments — particules matérielles et vide — l’atomisme réussit à décrire, expliquer et concilier l’ensemble du réel, tout en respectant les problèmes logico-mathématiques posés par Pythagore et Parménide, ainsi que les évidences sensibles respectées par les Milésiens.
En procédant selon une position strictement matérialiste et radicalement athée, l’atomisme remet en cause la nécessité même d’avoir recours, en philosophie, à deux éléments pourtant fondamentaux pour les doctrines rivales.
Deux éléments finissent par être dynamités par l’atomisme :
1) Le plan métaphysique transcendant et avec lui
2) l’existence du spirituel.
💡 Il n’est plus nécessaire d’introduire cette troisième modalité de l’être que postulaient des auteurs comme Pythagore. L’atomisme est une théorie physique où la transcendance devient inutile, et où il est tout à fait superflu de soutenir l’existence d’entités métaphysiques au-delà des conventions du langage humain.
Platon et la “haine de l’atomisme”
Platon ne mentionna jamais Démocrite dans ses dialogues, mais Aristote en parla alors qu’il était à l’Académie de Platon. Diogène Laërce rapporte que :
« Platon haïssait tellement Démocrite qu’il souhaita faire brûler tous ses livres. »
Platon fut le plus grand représentant de la métaphysique antique, en opposition au matérialisme radical de Démocrite. Deux courants s’opposent : les matérialistes purs et les métaphysiciens.
Le rejet de l’atomisme au Moyen Âge : atomisme = athéisme
Deux figures historiques de l’atomisme, Épicure et Lucrèce, furent persécutées car cette théorie était assimilée à l’athéisme, mais aussi à une revendication inacceptable du corps sur l’âme.
- Ambroise de Milan (340 – 397 ap. J.-C.), maître d’Augustin d’Hippone, écrit dans le Hexaméron…
« Les épicuriens tirent leur nom d’Épicure, un philosophe ami de la vanité et non de la sagesse, que les autres philosophes eux-mêmes qualifièrent de “porc”. Car, se vautrant dans la fange de la chair, il affirmait que le plaisir corporel était le bien suprême. Il déclara aussi que le monde n’était ni organisé ni dirigé par aucune puissance divine. Il affirma que l’origine des choses résidait dans les atomes, corps indivisibles et solides, qui en s’unissant fortuitement donnent naissance à tout. Il soutint que Dieu n’intervenait en rien dans le monde, que tout était composé de matière, et que l’âme elle-même n’était rien d’autre que de la matière. C’est pourquoi il disait : “Une fois mort, je ne serai plus.”… »
Épicure, Aristote et les atomistes en général ne croyaient pas à la transcendance de l’âme. Une fois le corps mort, toute sa partie matérielle se décompose, et l’âme, étant elle aussi matérielle, se décompose avec le corps.
- Augustin d’Hippone, Confessions …
« Je discutais avec mes amis de ce qui constituait le souverain bien et le souverain mal, et j’aurais facilement accordé l’avantage et la palme à Épicure si je n’avais pas cru qu’après cette vie en existait une autre, avec récompense et châtiment selon les mérites et les fautes de chacun, ce qu’Épicure refusa de croire. »
Il existe un lien important entre la croyance en la vie après la mort et ces récompenses ou châtiments. L’existence d’une justice transcendante qui, d’une manière ou d’une autre, finit par condamner les méchants.
💡 L’atomisme, en réduisant tout ce qui existe à ce monde-ci, supprime toute entité ultime qui viendrait nous juger.
C’est uniquement chez les présocratiques que l’on peut observer une réflexion sur le monde non marquée par Platon et Aristote, dont l’influence a pénétré jusqu’au moindre recoin de la pensée occidentale.
Dans la Grèce antique, il ne s’agissait que de rivalités intellectuelles, de débats théoriques.
💡 En Occident, la transformation du platonisme et de l’aristotélisme en dogmes de foi et en systèmes d’idées indiscutables a conduit à des guerres, à la mort, et à beaucoup de sang.
L’histoire a transformé ces idées philosophiques — le plan métaphysique, la nature de l’âme ou la trajectoire des planètes — en justifications pour la guerre.
Et bien des choses que nous subissons aujourd’hui trouvent leur origine dans le fait que nous avons assimilé, par l’éducation et la culture, comme étant nôtres, comme allant de soi, des idées pourtant vieilles de plusieurs millénaires, avec des auteurs et des dates précises.
L’idée même de l’atome a survécu et nous est parvenue, parce que la modernité en a fait la base de la chimie grâce à des auteurs aussi importants que Francis Bacon ou Pierre Gassendi. Pour aboutir à ce célèbre article d’Albert Einstein sur le mouvement des grains de poussière dans la lumière d’un après-midi d’été.
Le poème scientifique De la nature des choses, du Romain Lucrèce (60 av. J.-C.), contient une remarquable description du mouvement brownien des particules de poussière, dans les vers 113 à 140. L’auteur présente ce phénomène comme une preuve de l’existence des atomes :
« Observe ce qui se passe lorsque les rayons du soleil pénètrent dans un bâtiment et illuminent les lieux sombres. On peut voir une multitude de petites particules se mouvoir selon d’innombrables trajectoires… leur danse est un indice de mouvements sous-jacents de la matière, cachés à notre regard… cela révèle le mouvement spontané des atomes eux-mêmes. Ainsi, les petits corps que l’élan des atomes met en branle sont mus par des chocs invisibles et, à leur tour, frappent de minuscules projectiles. Ainsi, le mouvement des atomes se manifeste progressivement à un niveau perceptible, comme on le voit dans le rayon de soleil, agités par des souffles invisibles. »
Atomes et vide : à la recherche d’un matérialisme auto-fondé
💡 Il s’agit d’une théorie physique capable d’articuler les données de la raison avec celles des sens. Le vide devient la condition même de possibilité du mouvement. Autrement dit, le vide est la clé qui permet de maintenir et d’expliquer le changement dans la nature. Grâce à l’existence du vide à l’intérieur du système, une séparation se crée, un espace de non-être dans lequel les corps peuvent se déplacer d’un endroit à un autre.
En introduisant ce non-être — ce vide — dans le système, les corps peuvent connaître des mouvements de translation qui auraient été absolument impossibles dans l’Être-Un de Parménide. Et en même temps, grâce à ces mouvements de translation, les corps peuvent interagir entre eux et créer des relations qui constituent le tissu interne de la nature. Ainsi, comme le note Aristote, les particules invisibles exercent des actions et subissent des effets dans la mesure où elles entrent en contact. Fait important pour la science moderne : il s’agit d’une théorie physique strictement mécaniste, qui n’admet pas l’action à distance, c’est-à-dire les forces. On se souvient qu’avec Empédocle et Anaxagore, pour expliquer les interactions entre les particules inertes (éléments ou homéoméries), il fallait postuler des forces — attraction ou répulsion — ou un *noûs* qui les anime, les met en mouvement, les relie entre elles.
- Aristote, De la génération et de la corruption…
« Leucippe crut disposer d’arguments qui, exprimés d’une manière compatible avec la perception, ne réfutaient ni la naissance, ni la corruption, ni le mouvement, ni la pluralité des êtres. En concédant ainsi à la fois aux phénomènes sensibles et à ceux qui postulent l’unité… L’Être, selon lui, n’est pas un, mais multiple en nombre, bien que ces êtres soient invisibles en raison de la petitesse de leur masse. Ils se déplacent dans le vide — car il y a du vide — et leur combinaison produit la génération, et leur dissolution, la corruption. Ils exercent des actions et les subissent dans la mesure où ils entrent en contact. »
- Simplicius, Physique…
« Leucippe postula les atomes comme des éléments innombrables et en perpétuel mouvement, et que le nombre de leurs formes est illimité, car il n’y a pas de raison qu’ils aient une forme plutôt qu’une autre, ce que montre l’observation du fait que la genèse et le changement des êtres sont ininterrompus. »
Trois traits distinctifs des atomes de Démocrite
- Taille minuscule, ils sont invisibles
- Mouvement perpétuel + espace vide + interaction par contact
- Nombre total et nombre de types d’atomes infini
Les atomes de Démocrite ne sont pas comme les éléments d’Empédocle ni comme les homéoméries d’Anaxagore. Chaque type de matière chez Anaxagore possède ses qualités propres : la chair, le quartz, le bois…
Les trois caractères qui distinguent les atomes entre eux :
- Leur position dans l’espace.
- Leur poids. Certains sont plus grands que d’autres. Toujours en dessous du seuil de perception humaine.
- La forme de leur surface. Autrement dit, selon Démocrite, certains atomes sont parfaitement lisses à l’extérieur — comme les atomes de feu —, d’autres sont rugueux, d’autres triangulaires, certains ressemblent à de petits édifices, d’autres sont crochus, ce qui donne lieu aux substances les plus stables et solides de la nature, comme les roches, la terre, etc.
- Aristote, Du Ciel.
« Ils entrent en collision et se déplacent dans le vide en fonction de leur inégalité et des autres différences mentionnées ; et dans leur déplacement, ils se heurtent ou bien s’entrelacent de telle manière qu’ils se touchent et produisent une proximité étroite entre eux, sans pour autant engendrer une seule nature réelle. Il considère que la cause qui fait que les êtres demeurent unis les uns aux autres pendant un certain temps réside dans les attaches et les crochets entre les corps. Car certains sont tors, d’autres crochus, d’autres concaves, d’autres convexes, et les autres présentent d’innombrables différences. Il pense donc qu’ils restent unis et liés jusqu’à ce qu’une nécessité plus puissante provenant du milieu les secoue et les disperse chacun de son côté. »
« (…) Il disait que les atomes se distinguent par leur forme : certains sont triangulaires, d’autres cubiques, crochus ou sphériques. Il disait aussi que lorsqu’un grand nombre de sphériques se rassemblent, cela forme le feu. Il appelait “orientation” la position selon laquelle certains sont devant, d’autres derrière, à droite ou à gauche, et “contact” la disposition selon laquelle certains viennent en premier, d’autres après. »
- Aristote, Métaphysique.
« Leucippe et son compagnon Démocrite affirment que les éléments sont le plein et le vide — appelant l’un l’être et l’autre le non-être —, et que l’un est plein et solide, l’être, et l’autre vide et subtil, le non-être (…) Ils disent que celles-ci sont les causes des êtres, en tant que matière. De même que ceux qui posent une seule substance sous-jacente génèrent les autres choses à partir de ses qualités, en postulant le subtil et le dense comme principes des qualités, de même ceux-ci disent que les causes des autres choses sont les différences entre ceux-là. Ils disent qu’il y a trois différences : figure, disposition et position. Car ils affirment que l’être ne diffère que par la configuration, le contact et l’orientation. De ces différences, la configuration est la figure, le contact est la disposition, et l’orientation est la position. Ainsi, A diffère de N par la figure, AN de NA par la disposition, Z de N par la position. »
💡L’origine de la variété naturelle dans la physique de Démocrite est une immense simplification : tout peut s’expliquer uniquement par les atomes et le vide.
Caractéristiques fondamentales des atomes selon Démocrite
1. Éternels, sans commencement ni fin, il n’y a pas de passage du non-être à l’être, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de création absolue. L’univers que nous percevons possède une structure matérielle inaltérable, à la différence des cosmogonies des philosophes antérieurs, c’est-à-dire des visions évolutives du cosmos. Contrairement à notre physique actuelle, qui parle des âges du cosmos et de la *nucléosynthèse selon le type d’atomes présents à chaque époque, nous pouvons aujourd’hui créer de nouveaux types d’atomes en fonction des conditions générales de gravité, pression, température du cosmos, etc.
*Nucléosynthèse : c’est le processus de création de nouveaux noyaux atomiques à partir de nucléons préexistants (protons et neutrons), permettant de générer les autres éléments du tableau périodique. Les nucléons primordiaux se sont formés à partir du plasma de quarks-gluons issu du Big Bang, un processus d’environ 3 minutes que l’on peut appeler nucléogenèse — la génération de nucléons dans l’univers. La nucléosynthèse ultérieure des éléments (y compris, par exemple, tout le carbone et tout l’oxygène) se produit principalement à l’intérieur des étoiles par fusion ou fission nucléaire.
2. Simples : átomos en grec ancien, ἄτομος signifie indivisible.
Le corps des atomes est homogène. Ils sont faits d’un seul bloc, sans aucun vide intérieur. L’existence d’espaces vides entre les atomes, mais non en leur sein, explique le mouvement et la possibilité, par exemple, de couper une pomme en deux.
3. Immuables et inaltérables, comme les éléments d’Empédocle, grâce à leur simplicité absolue.
4. Finis en dimension. S’ils étaient divisibles à l’infini, ils finiraient par être presque rien, si petits qu’ils équivaudraient à zéro. Ils ne pourraient alors produire un monde tangible comme le nôtre. Les atomes doivent donc avoir une taille déterminée et indivisible, permettant à d’immenses assemblages d’atomes de créer toutes les choses de l’univers.
💡 C’est là la clé du matérialisme auto-fondé de Démocrite : absolument tout ce qui existe est fait de ces substances solides, et tout est une combinaison simple d’atomes et de vide.
- Aristote, Du ciel.
« Démocrite désigne l’espace par les noms suivants : vide, néant, infini ; et chacune des substances par “quelque chose”, “compact”, et “être”. Il pense qu’elles sont si petites qu’elles échappent à nos sens, mais elles possèdent toutes sortes de formes, de figures, et de différences de taille. Ainsi, à partir d’elles, en tant qu’éléments, Démocrite génère et agrège les volumes visibles et perceptibles. »
- Simplicius, Du ciel.
« Les disciples de Démocrite pensent que tout a un poids, et que le feu, ayant un poids moindre, est comprimé par ce qui en a davantage ; il est alors poussé vers le haut, ce qui lui donne une apparence de légèreté. »
Pluralité des mondes :
- À quel type d’univers donne lieu une physique comme celle de Démocrite ?
- Quelle place occupons-nous dans une réalité constituée d’un espace infini, rempli d’atomes en mouvement constant, séparés uniquement par le vide ?
- Comment notre monde a-t-il été engendré ?
- Sommes-nous seuls dans l’univers ?
- …
La physique de Démocrite, prolongeant une tradition ancienne chez les physiciens grecs, soutiendra la thèse de l’existence d’une infinité d’autres mondes, disséminés dans le temps, pouvant même exister simultanément au nôtre. Autrement dit, il pourrait y avoir d’autres systèmes solaires avec d’autres planètes.
- Diogène Laërce, Vies des philosophes illustres.
« Leucippe fut le premier à établir les atomes comme principes premiers. Voici un résumé général de ses opinions : il déclare que le tout (l’espace infini) est illimité, et qu’en son sein une partie est pleine et l’autre vide. C’est de cela que naissent des mondes innombrables qui se mêlent entre eux. Ainsi se forment les mondes. En un point donné, de nombreux atomes de toutes sortes de formes affluent depuis l’infini vers le grand espace vide. Ils s’assemblent et forment un seul vortex (tourbillon ou centre de gravité), où ils se heurtent et tournent de toutes les manières, se séparant mais aussi s’unissant lorsque les atomes sont similaires. Et lorsqu’ils sont si nombreux qu’ils ne peuvent plus tourner en équilibre, les plus légers s’échappent vers le vide, comme chassés. Ceux qui restent se mélangent de plus en plus, circulent plus étroitement, formant un système sphérique primaire (principe d’explication de la formation planétaire). Les parties extérieures forment une couche qui renferme en son centre des atomes de tout type ; lorsqu’ils sont entraînés par la résistance du centre, la paroi devient plus fine, tandis que les atomes adjacents se combinent lorsqu’ils touchent le vortex. C’est ainsi que la terre est formée par agrégation des portions issues du centre. Même la couche extérieure croît par afflux d’atomes venus de l’extérieur, car l’action continue du vortex attire à elle tout atome qui la touche. Certaines parties se bloquent entre elles et forment une masse, d’abord humide et boueuse, puis, en se desséchant et en tournant avec le vortex universel, prennent feu, se détachent et forment la substance des étoiles. L’orbite du soleil est la plus externe, celle de la lune la plus proche de la terre ; les autres astres tournent entre les deux. Toutes les étoiles s’embrasent à cause de la vitesse de leur mouvement ; l’ignition du soleil est soutenue par celle des autres étoiles ; la lune, elle, est à peine incandescente. Le soleil et la lune s’éclipsent quand (…) toutefois, l’obliquité du zodiaque s’explique par (…) l’inclinaison de la terre vers le sud. Les régions du nord sont toujours plongées dans le brouillard, extrêmement froides et gelées. Les éclipses du soleil sont rares. En revanche, les éclipses de lune sont fréquentes, car leurs orbites sont inégales. »
- Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies.
« Il y a, selon Démocrite, une infinité de mondes, différents en taille. Dans certains, il n’y a ni soleil ni lune ; dans d’autres, ils sont plus petits que les nôtres, dans d’autres encore plus grands. Les distances entre les mondes sont inégales : dans certains lieux, il y a plus de mondes, dans d’autres moins ; certains croissent, d’autres sont à leur apogée, d’autres encore déclinent. Ici ils naissent, là ils disparaissent, car ils se détruisent par collision mutuelle. Il existe des mondes déserts, sans animaux, ni plantes, ni même la moindre goutte d’eau. »
Hasard, forme, nécessité et infini — Qu’est-ce qui fait que les mondes infinis se forment et que la totalité des atomes ne demeure pas dans un état absolument chaotique et constant ? Les homéoméries d’Anaxagore exigeaient, par une conséquence logique, l’existence d’une intelligence ordonnatrice. Cela ne se produit pas dans la théorie atomiste de Démocrite, car il s’agit d’une théorie physique autonome ou auto-fondée. En suivant de la manière la plus rigoureuse possible le vieux principe proposé par Thalès de Milet selon lequel il doit y avoir homogénéité entre la cause et l’effet. Les atomistes ont soutenu que tout l’univers est régi exclusivement par le hasard, mais cela n’implique pas une infinité de possibilités incommensurables. La forme des atomes, leur texture externe, agit comme une limite aux combinaisons possibles entre eux et fait que le cosmos atomiste soit ordonné par une nécessité rigoureuse.
L’origine de l’ordre de l’univers
Selon les divers penseurs, l’ordre s’explique soit par un dessein intelligent, soit par le pur hasard, soit par la nécessité physique.
Comment peut-il y avoir à la fois hasard et nécessité dans le cosmos atomiste ?
1.Dessein intelligent
D’où vient cette vision du dessein intelligent ?
Certains penseurs ont estimé que la réalité que nous voyons, dans sa complexité immense, a nécessairement dû être ordonnée par une forme d’intelligence, une forme de raison, que ce soit la raison des dieux ou une raison impersonnelle comme le nous d’Anaxagore.
- Fondement religieux et mystique : croire que Dieu ou les dieux sont l’explication de l’ordre de l’Univers lorsque nous n’avons pas d’explication rationnelle.
- Biais psychologique très humain : nous amène souvent à inférer l’existence d’un esprit derrière les systèmes qui nous semblent trop complexes.
2. Pur hasard
La théorie du hasard pur et absolument chaotique d’Empédocle postulait que les choses étaient simplement agitées dans toutes les directions pendant un temps infini, jusqu’à ce qu’elles finissent par se combiner par des chocs.
La clé pour que cette théorie soit tenable réside dans l’existence d’un nombre très fini de pièces, c’est-à-dire très peu d’éléments, très peu de forces, et un temps infini pour que ces éléments s’assemblent au hasard.
3. Nécessité physique
L’explication de l’ordre du monde par la nécessité physique soutient que, sans que quiconque n’ait besoin d’ordonner quoi que ce soit, sans intelligence humaine ou divine, les formes et poids des atomes, les pressions, les températures et d’autres facteurs du cosmos font que la matière adopte un comportement déterminé, régulier, et qu’elle se comporte toujours de la même manière, dès lors que les mêmes conditions sont réunies.
Dans la pensée atomiste, le hasard et la nécessité ne sont pas contradictoires, car le rôle de chacun est clairement défini.
Autrement dit, on peut parler d’un monde régi par des lois issues de la structure même de la matière, expliquant son mouvement constant, régulier, apparemment légalisé, sans qu’il soit nécessaire de supposer l’intervention d’une intelligence étrangère à la matérialité du réel.
Les atomes se déplacent donc de façon éternelle et ininterrompue, dans un espace infini, de manière complètement hasardeuse.
Épistémologie atomiste
Les sensations et la théorie des *effluves — Si la réalité que nous percevons est faite exclusivement d’atomes et de vide. Et si les atomes ne se distinguent que par leur forme et leur poids, si tous les atomes de Démocrite sont identiques à l’exception de ces deux caractéristiques qui leur permettent de s’unir.
💡 D’où viennent alors toutes les qualités secondaires des choses ? Celles que nous percevons par nos sens : la couleur, le goût, la température, le son…
Si l’on admet la physique de Démocrite, les propriétés secondaires ne peuvent plus être considérées comme de véritables qualités des choses, des qualités objectives, mais comme des qualités essentiellement subjectives, issues de l’interaction entre notre esprit et nos sens.
« Par convention, la couleur ; par convention, le sucré ; par convention, l’amer ; mais en réalité, tout est atomes et vide. (Paroles des sens) Esprit malheureux ! Toi qui tires de nous tes certitudes. Veux-tu nous anéantir ? Notre chute sera ta ruine. »
- Aristote, Sur la sensation et le sensible.
« Démocrite et la plupart des naturalistes qui ont parlé de la sensation avancent quelque chose de très absurde, car ils rendent tangible tout ce qui est sensible. »
- Écion, Opinions des philosophes.
« Leucippe, Démocrite et Épicure disent que la sensation et la pensée résultent de la pénétration d’images venues de l’extérieur, car aucun d’eux ne conçoit ces phénomènes sans le choc d’une image. »
- Théophraste, Sur les sensations.
« Démocrite attribue la vision à une empreinte, qu’il explique de façon particulière. L’empreinte ne se produit pas directement sur la pupille, mais l’air situé entre la vision et l’objet vu est modelé lorsqu’il est comprimé par ce qui voit et ce qui est vu, car de toute chose émane toujours un effluve* (. Celui-ci se durcit ensuite et, en changeant de couleur, laisse une empreinte sur les yeux humides. Car ils n’acceptent pas la densité, mais l’humidité les traverse. C’est pourquoi les yeux humides sont meilleurs pour voir que les yeux secs. (…) L’audition s’explique de manière similaire : en effet, l’air qui tombe dans le vide génère un processus. Bien qu’il pénètre tout le corps de façon semblable, il le fait principalement par les oreilles, car il y trouve un vide plus grand et ne rencontre aucun obstacle ; c’est pourquoi il n’est perçu que par elles. Une fois à l’intérieur, il se disperse à cause de sa vitesse, car le son est dû à la pénétration violente de l’air condensé. Ainsi, de même que la sensation est provoquée par un contact à l’extérieur, il en va de même à l’intérieur. Le goût acide est anguleux dans sa forme, avec de nombreux replis, petit et subtil. En raison de sa structure, il pénètre rapidement et partout ; parce qu’il est rugueux et anguleux, il s’agglomère et s’accroche, ce qui réchauffe le corps, car il crée un vide, et plus il y a de vide, plus cela chauffe. Le goût sucré est composé de figures arrondies et pas trop petites. C’est pourquoi il se répand doucement dans tout le corps et le traverse sans violence. (…) Le goût âcre provient de figures grandes, très anguleuses, avec peu d’arrondis ; lorsqu’elles atteignent le corps, elles obstruent les veines sans permettre la circulation. (…) L’amer provient de figures petites, lisses, arrondies, mais avec un contour sinueux qui les rend visqueuses et adhérentes. Le salé, de figures grandes, non arrondies, certaines irrégulières, mais en majorité peu irrégulières, sans trop de replis. (…) L’âpre est petit, arrondi et anguleux, mais sans irrégularité. (…) De cette manière, il explique les autres propriétés de chaque goût, en les rapportant à leurs formes respectives, bien qu’aucune de ces formes ne se trouve absolument pure, sans mélange avec d’autres ; dans chaque saveur, il y en a plusieurs. »
*L’« effluve » est le produit final de ce que l’on pourrait appeler la vision. C’est le résultat de la somme des effluves émanés des atomes provenant de l’œil et de ceux provenant de l’objet vu. Ainsi se produit un choc entre ces deux flux atomiques qui génère une empreinte, une sorte de pression sur les nerfs de l’œil, sur mes sens, qui donne lieu à la vision de la couleur verte. Le vert ne se trouve donc ni dans la chose, ni dans mon œil, mais dans l’interaction des deux.
Même si les présocratiques se trompent souvent — faute de laboratoires et de mathématiques —, ils cherchent toujours une explication rationnelle, éloignée des mythes. Démocrite tente de fournir une explication « logique » à ce que nous percevons à travers nos sens.
- Dans le cadre de la théorie de Démocrite sur la vision, une « impression » désigne la marque ou l’empreinte laissée par la compression de l’air entre ce que tu regardes et tes yeux. Cette compression de l’air, selon la théorie de Démocrite, laisse une empreinte sur les yeux humides, ce qui entraîne la perception visuelle. C’est une manière d’expliquer comment se forme l’image visuelle dans les yeux. Cette empreinte se durcit ensuite et laisse une marque dans les yeux humides.
Imaginons que les yeux soient comme des appareils photo. Quand on regarde quelque chose, comme un arbre, l’œil prend une photo à l’arrière, sur la rétine. Mais pour que l’image soit nette, il faut de la lumière. Démocrite pensait qu’entre les yeux et l’arbre, il y a de l’air qui bouge. Ce mouvement de l’air exerce une pression sur les yeux et y laisse une « impression » ou une empreinte. Cette marque est comme l’image de l’arbre prise par ton appareil photo. Ainsi, lorsque nous regardons quelque chose, nous voyons en réalité cette marque laissée par l’air sur nos yeux. C’est comme si l’air « peignait » l’image dans les yeux pour que nous puissions la percevoir.
Démocrite expliquait aussi l’audition de façon analogue, affirmant que le son est produit par un contact violent de l’air condensé qui pénètre dans le corps par les oreilles. Par ailleurs, il associait les différents goûts à la forme et à la texture des particules, expliquant ainsi comment chacune affecte le corps de manière spécifique.
💡 La philosophie dans la Grèce antique ne donnait pas de réponses définitives ni de vérités absolues, mais posait des questions fondamentales et traçait des lignes de pensée qui influenceraient le développement ultérieur de la science occidentale. Même si notre savoir a considérablement progressé aujourd’hui, nous faisons encore face à des défis en physique, chimie, médecine, astronomie et biologie. Malgré les obstacles, les Grecs nous ont transmis la valeur du doute et le plaisir de l’exploration du monde à travers l’enquête et la lecture. Leur héritage nous rappelle que la quête du savoir est un voyage permanent, fait de découvertes et de questions qui nous aident à mieux comprendre le monde qui nous entoure.
Les sentences éthiques de Démocrite : humour et ironie au cœur du mécanisme
« Il faut que l’homme reconnaisse, selon cette règle, qu’il est séparé de la réalité. » Un scepticisme marqué, en général, sur la réalité, la physique, notre savoir, notre perception du réel — aussi bien par la raison que par les sens. L’atomisme n’est pas une théorie sceptique radicale, il ne considère pas la connaissance comme impossible.
« Ce raisonnement montre clairement qu’en réalité nous ne savons rien de rien, mais que l’opinion de chacun est hasardeuse. »
« Il sera d’ailleurs évident qu’il est impossible de connaître ce qu’est chaque chose en réalité. »
« En vérité, nous ne connaissons rien de vrai, sauf les changements qui se produisent selon la disposition du corps et de ce qui y entre ou y résiste. »
« La médecine guérit les maladies du corps, mais la sagesse libère l’âme de ses souffrances. »
« La nature et l’enseignement sont choses semblables : l’enseignement transforme l’homme, et en le transformant, agit comme la nature. »
Sentences proprement éthiques : (Karl Marx a rédigé sa thèse doctorale sur Démocrite et Épicure)
« Il est beau d’empêcher un autre de commettre l’injustice, mais à défaut, il est aussi beau de ne pas y être complice. »
« Il faut, ou bien être vertueux, ou bien imiter celui qui l’est. »
« Ni dans le corps ni dans les richesses les hommes ne trouvent leur bonheur, mais dans l’intégrité et la sagesse. »
« Changer d’avis sur des actions honteuses, c’est sauver sa vie. »
« Il faut être véridique, non bavard. »
« La grandeur d’âme, c’est de supporter sereinement l’erreur. »
« Il convient de céder à la loi, au gouvernant et au plus sage. » (Sentence pleine d’ironie : si le gouvernant n’est pas sage, il n’est pas convenable de lui obéir.)
« Il est dur d’être gouverné par un inférieur. »
« Celui qui est totalement dominé par la richesse ne pourra jamais être juste. »
« Pour convaincre, la parole est souvent plus puissante que l’or. »
« Beaucoup de ceux qui commettent les actes les plus honteux avancent les meilleures raisons. »
« Les sots deviennent raisonnables dans le malheur. »
« En matière de vertu, il faut s’efforcer par les actes, non par les mots. »
« Les espoirs de ceux qui ont de bonnes raisons sont réalisables ; ceux des sots sont impossibles. »
« Ni l’art ni la sagesse ne s’atteignent sans apprentissage. »
« Louer les belles actions est une belle chose, car louer les viles est le propre d’un faux et d’un menteur. »
« Beaucoup d’érudits manquent de bon sens. »
« Ne fais pas confiance à tout le monde, mais seulement aux personnes reconnues, car la première chose est une naïveté, la seconde est digne d’un homme sensé. »
« On n’est pas un homme reconnu ou discrédité seulement par ce que l’on fait, mais aussi par ce que l’on prétend. »
« Il est propre à l’enfant, non à l’homme, de désirer démesurément. » Les plaisirs intempestifs engendrent des désagréments.
Le contrôle des désirs.
« Les désirs excessifs pour une chose aveuglent l’esprit à l’égard de toutes les autres. »
« Mieux vaut pour les insensés être dirigés que diriger. »
« Pour les sots, la maîtresse n’est pas la parole, mais le malheur. »
« Gloire et richesse sans intelligence ne sont pas des biens solides. »
« Celui qui bavarde et discute beaucoup est naturellement inapte à apprendre ce qu’il faut. »
« C’est de l’arrogance que de parler de tout sans vouloir rien entendre. »
« L’amitié d’un seul homme sage vaut mieux que celle de tous les insensés. »
« Nul n’est aimé, me semble-t-il, s’il n’aime personne. »
« Ceux qui cherchent les biens les obtiennent rarement ; les maux, en revanche, tombent même sur ceux qui ne les cherchent pas. »
« Si tu ne comprends pas la raison des éloges, sache qu’on est en train de te flatter. »
« Les hommes ont fabriqué l’image du destin comme excuse à leur propre irréflexion. Rarement, en effet, la fortune s’oppose à l’intelligence. Au contraire, la plupart des choses de la vie suivent une direction correcte grâce à une enquête intelligente. »
« Je suis venu à Athènes, et nul ne m’a reconnu. »