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École éléatique

On peut parler d’une école éléatique, bien que le terme « école » ne doive pas être entendu comme une institution formelle, mais plutôt comme un groupe de penseurs liés par une affinité philosophique et géographique. Ce courant a son noyau à Élée (une colonie grecque du sud de l’Italie) et se caractérise par son insistance sur l’unité, l’immutabilité et l’éternité de l’être, en opposition au changement et à la multiplicité défendus par d’autres présocratiques.

Principaux représentants de l’école éléatique

  1. Xénophane de Colophon (570-475 av. J.-C., environ)
    • Bien qu’il soit souvent associé à l’école éléatique, il n’a pas vécu à Élée ni développé une ontologie aussi élaborée que Parménide.
    • Il est considéré comme un précurseur en raison de ses idées sur l’unité du divin et sa critique des conceptions traditionnelles des dieux.
    • Il a probablement influencé Parménide par son idée d’un principe unique et éternel.
  2. Parménide d’Élée (env. 515-440 av. J.-C.)
    • Il est le fondateur et chef de file philosophique de l’école éléatique.
    • Son poème De la nature établit les fondements de l’ontologie éléatique : l’être est, le non-être n’est pas ; le changement, le devenir et la multiplicité sont illusoires.
  3. Zénon d’Élée (env. 490-430 av. J.-C.)
    • Disciple direct de Parménide.
    • Reconnu pour ses paradoxes, conçus pour défendre la doctrine de son maître et réfuter les objections à l’éléatisme.
  4. Mélissos de Samos (Ve siècle av. J.-C.)
    • Il n’était pas d’Élée, mais il est étroitement associé à la tradition éléatique.
    • Il a élargi les idées de Parménide en postulant que l’être est infini en extension et éternel.

Relations entre eux et rôle de Parménide

  • Parménide comme chef de file : Il fut le penseur le plus influent de l’école, dont le système philosophique a défini les bases de la doctrine éléatique. Ses disciples, comme Zénon et Mélissos, ont développé et défendu ses idées.
  • Xénophane était plus âgé que Parménide et l’a probablement influencé, notamment par ses critiques de l’anthropomorphisme et sa quête d’un principe éternel. Toutefois, son approche fut plus théologique qu’ontologique ; c’est pourquoi on ne le considère pas comme un membre à part entière de l’école, mais comme un antécédent important.

Autres représentants ou influence de l’éléatisme

L’influence de l’école éléatique s’est étendue au-delà de ses représentants directs. Ses idées ont profondément marqué des philosophes ultérieurs, tels que :

  • Empédocle, qui a tenté de concilier le changement avec la permanence en postulant des éléments éternels (eau, feu, terre et air).
  • Anaxagore, qui a adopté l’idée de principes éternels, tout en y incorporant la notion de noûs (l’esprit, l’intellect).
  • Platon, notamment dans son dialogue Parménide, où il réfléchit de manière critique aux idées éléatiques.

En résumé, bien que Xénophane puisse être considéré comme une figure précoce ayant préparé le terrain, Parménide est clairement le chef de file et le fondateur de l’école éléatique, dont l’influence a profondément façonné la pensée métaphysique dans la philosophie occidentale.

Parménide d’Élée

1. Contexte :

  • Date : env. 530-470 av. J.-C.
  • Lieu : Élée (Grande-Grèce).
  • Fondateur de l’École éléatique.
  • Auteur du poème philosophique De la nature.

2. Principales contributions :

  • Ontologie :
    • La seule réalité est l’être : éternel, immobile, unique, indivisible et immuable.
    • Il nie le changement et la multiplicité, qu’il considère comme des illusions sensibles.
  • L’être et le non-être :
    • Le non-être n’existe pas et ne peut être pensé.
    • L’être est, et ne peut pas ne pas être ; il est plein, continu et éternel.

3. Innovations :

  • Opposition entre la voie de la vérité (la raison) et la voie de l’opinion (l’apparence et les sens).
    • La raison conduit à la connaissance de l’être éternel ; les sens trompent et ne révèlent qu’un monde changeant et illusoire.
  • Introduction d’une argumentation logique et rationnelle aux questions métaphysiques.

4. Influence :

  • Fondement de la philosophie métaphysique et du rationalisme.
  • Sa critique du changement influença profondément Héraclite, Platon et Aristote.

Phrase-clé : « L’être est, et le non-être n’est pas. » (Principe fondamental de son ontologie).


Xénophane de Colophon

  1. Vie et contexte
    • Philosophe et poète itinérant, né à Colophon (actuelle Turquie).
    • Critique des croyances mythologiques traditionnelles et défenseur d’un monothéisme.
  2. Idées principales
    • Critique de l’anthropomorphisme : Les dieux ne doivent pas être représentés avec des traits humains.
    • Monothéisme philosophique : Il existe un dieu unique, éternel, immobile, qui ne ressemble en rien aux humains.
    • Connaissance limitée : Il pensait qu’il était impossible d’atteindre une connaissance absolue.
  3. Influence sur Parménide
    • Similarités : La notion d’un principe unique et éternel.
    • Différences : Xénophane n’élabore pas un système ontologique rigoureux comme Parménide, et son approche est davantage éthico-religieuse.

Zénon d’Élée

  1. Vie et contexte
    • Disciple de Parménide, né à Élée.
    • Réputé pour ses paradoxes en défense de la doctrine de l’être immobile de Parménide.
  2. Idées principales
    • Paradoxes du mouvement :
      • Achille et la tortue : Le mouvement est illusoire, car il implique des divisions infinies.
      • La flèche : Une flèche en vol est toujours au repos en un point donné.
    • Objectif : Rejeter la multiplicité et le changement, et défendre l’unité de l’être.
  3. Relation avec Parménide
    • Similarités : Adhésion totale à la négation du changement et de la multiplicité.
    • Différences : Zénon renforce les thèses de Parménide par des arguments dialectiques (paradoxes).

Mélissos de Samos

  1. Vie et contexte
    • Originaire de Samos, actif comme général et philosophe.
    • Dernier représentant de l’éléatisme.
  2. Idées principales
    • L’être est infini et éternel : Contrairement à Parménide, il soutient que l’être n’est pas limité, mais infini.
    • L’être est unique et immuable : Il nie la multiplicité, le changement et le vide.
    • Raisonnement logico-ontologique : Développement systématique des idées éléatiques.
  3. Relation avec Parménide
    • Similarités : Défense de l’être unique, éternel et immuable.
    • Différences : Il introduit la notion d’infinitude de l’être, absente chez Parménide.

Commentaire sur les influences, similitudes et différences avec Parménide

  • Influence commune : Les trois philosophes développent et défendent la doctrine de l’être initiée par Parménide.
  • Similarités : Ils partagent le refus de la multiplicité et du changement, tout en apportant chacun une méthodologie propre : Xénophane par sa critique religieuse, Zénon par ses paradoxes, et Mélissos par une amplification ontologique.
  • Différences :
    • Xénophane adopte une perspective plus éthique et théologique.
    • Zénon emploie des arguments logiques pour renforcer l’éléatisme.
    • Mélissos élargit la notion d’être en le concevant comme infini dans son extension.

Parménides (530 – 470 a.C.)

La pensée de Parménide représente un tournant décisif dans la philosophie antique. Bien que son insistance sur l’immuabilité de l’être puisse sembler restrictive, son audace et son questionnement profond de la réalité ont conduit à une exploration plus vaste de l’existence et de la connaissance. Son héritage invite à réfléchir sur les fondements de la philosophie, la relation entre le sensible et l’intellectuel, et la quête d’une vérité qui transcende la simple perception.

1. Vie et contexte :

Parménide est né à Élée, près de Salerne, en Grande-Grèce. Il fut disciple d’Aminias, un pythagoricien, ce qui rend probable qu’il ait eu des liens avec cette école philosophique. Bien qu’il semble avoir connu et écouté Xénophane, ses enseignements, notamment le monisme statique, ont poussé les idées du maître au-delà. Aristote n’avait pas une grande estime pour Parménide, contrairement à Platon, qui le louait, bien qu’avec une certaine ironie.
Parménide a écrit un poème philosophique, dont des fragments ont été conservés. Dans celui-ci, il critique à la fois le dualisme pythagoricien et le mobilisme d’Héraclite. Pour Parménide, l’opposition centrale entre l’être et le non-être est irréductible, et ce dilemme devient l’axe de sa pensée.

2. Caractère général de sa philosophie :

Parménide transforme la traditionnelle opposition entre la « Nature » et les choses particulières en une antithèse irréductible entre « être » et « non-être ». Alors que les présocratiques permettaient la coexistence des deux, Parménide établit un dilemme radical : il faut choisir l’un des deux.

  • Antithèse ontologique et gnoséologique : À cette opposition ontologique entre l’être et le non-être, il ajoute une distinction gnoséologique entre la connaissance sensitive (trompeuse) et la connaissance rationnelle (qui fournit la vérité). Selon Parménide, la connaissance basée sur les sens ne conduit qu’à des opinions, tandis que la raison est la seule source de vérité.
  • Monisme statique : La raison révèle l’existence de l’être unique, éternel, indivisible et immobile, rejetant la multiplicité et le changement que les sens perçoivent. Cela aboutit à un monisme statique absolu, où le mouvement et les choses particulières sont illusoires.

Le poème de Parménide

Le poème de Parménide commence par une introduction symbolique dans laquelle le philosophe décrit son voyage dans un char tiré par des chevaux ailés, guidé par les Filles du Soleil. Celles-ci le conduisent des ténèbres vers la lumière, écartant les voiles qui couvrent leurs têtes. À l’arrivée à une bifurcation des chemins de la Nuit et du Jour, ils rencontrent Justice Vengeresse (Δίκη πολύποινος), qui garde les portes séparant les deux chemins. Les Filles du Soleil persuadent Justice d’ouvrir les portes, permettant au char de continuer vers la demeure de la Vérité, où une déesse accueille Parménide et lui prend la main pour lui révéler son discours :

Les juments me portent, – aussi loin que mon esprit peut atteindre, elles m’escortent. Et une fois qu’elles m’eurent placé sur le chemin renommé de la divinité, qui mène le sage à travers tous les peuples, elles me conduisirent par là. (…) Ayant quitté les demeures de la nuit (de l’ignorance) vers la lumière, ayant, de leurs mains, retiré les voiles de la tête. Là se trouvent les portes des chemins de la nuit et du jour et autour d’elles, linteau et seuil de pierre, et elles-mêmes, éthérées, fermées par d’immenses battants dont Diké (la justice), la punisseuse aux multiples châtiments, garde les clés à double usage. Les jeunes filles lui parlèrent avec des paroles douces et, habilement, le persuadèrent d’ôter sans tarder le verrou enchâssé des portes. Et celles-ci produisirent un abîme immense en s’ouvrant. Les montants de bronze pivotèrent l’un après l’autre sur leurs gonds, munis de chevilles et de verrous bien ajustés. Et à travers les portes, les jeunes filles guidèrent le char et les chevaux tout droit sur la voie.

Et la déesse bienveillante m’accueillit ; elle prit dans sa main ma main droite, et elle s’adressa à moi en ces termes : Jeune homme, compagnon des cochers immortels, toi qui arrives avec les juments qui t’ont conduit jusqu’à notre demeure, sois le bienvenu ! Car ce ne fut pas un funeste destin qui t’a poussé à emprunter cette voie — qui assurément est en dehors du sentier des mortels — mais Thémis (la Loi) et Dikè (la Justice). Il te faut donc tout apprendre : autant le cœur inébranlable de la vérité bien ronde que les opinions des mortels dans lesquelles nulle croyance véritable ne peut résider. (…)

La première, celle qui est et qu’il est impossible qu’elle ne soit pas, est le chemin de la persuasion, car elle accompagne la Vérité ; la seconde, celle qui n’est pas et qu’il est nécessaire qu’elle ne soit pas, je t’assure que c’est une voie totalement impraticable. Car tu ne saurais connaître ce qui n’est pas — cela n’est pas accessible — ni même le concevoir. Car ce qui peut être pensé et ce qui est sont une seule et même chose.

Vois donc ce qui est absent, fermement présent cependant à l’entendement,

Il s’agit du monde abstrait des mathématiques et de la géométrie. Le grand héritage de cette branche de la pensée est celui du Pythagorisme, de l’Éléatisme parménidien et du Platonisme, qui constitueront un courant immense dans lequel l’idée directrice est la suivante : seules les réalités accessibles à la raison, les réalités stables, immobiles — les futures Idées platoniciennes — sont ce que l’être humain peut véritablement saisir. En revanche, le monde matériel, changeant, vibrant, physique, échappe à notre connaissance car il est hors de notre portée.

car jamais tu ne pourrais trancher de telle sorte que l’être ne suive l’être, ni en le dispersant dans un ordre quelconque, ni en le rassemblant.

Tu ne pourras jamais interrompre ces processus que nous appelons changement ou transformation. Jamais tu ne trouveras un point où l’être cesse d’être l’être. Dans ce qui est homogène et continu, il n’existe aucun lieu où nous puissions saisir le changement, ou le non-être.

Il est nécessaire que soit ce qui peut être dit et conçu.

Ce qui peut être exprimé par le langage et compris théoriquement est précisément ce qui est nécessairement.

Car il y a l’être, mais le néant, lui, n’existe pas.

Je t’exhorte à méditer cela, car je t’ai détourné dès le début de cette voie d’investigation. Mais aussi de cette autre, que de fait empruntent les mortels ignorants, errant comme s’ils avaient deux têtes, car l’incapacité qui habite leur poitrine égare leur pensée en la prenant pour droite. Et ils se laissent entraîner, sourds et aveugles à la fois, hébétés, foule privée de discernement, pour qui l’être et le non-être semblent identiques — et non identiques — et pour qui tout conduit à la confusion. Et jamais on ne violera cette loi : que quelque chose, sans être, soit. Ainsi détourne de cette voie d’investigation ta pensée, et que l’habitude née d’un usage excessif ne t’oblige pas non plus à emprunter cette voie par l’œil inattentif, l’oreille résonante et la langue :

La déesse affirme ici que l’habitude d’une pratique excessive — de la praxis, de l’observation empirique, du contact physique avec le monde — invalide littéralement toute connaissance humaine acquise par les sens.

au lieu de cela, discerne par la raison la démonstration hautement argumentée que je t’ai proposée.

En lieu et place de l’induction à partir des expériences sensibles, utilise la déduction rationnelle pure.

Là se trouve le grand affrontement entre rationalistes et empiristes, entre idéalistes et matérialistes, conflictualité mise en lumière par Parménide.

Et il ne reste plus que la mention d’une voie : celle de ce qui est. Et en elle se trouvent de nombreux signes : car ce qui est, tel qu’il est, est non engendré et impérissable, éternel, unique, immuable et complet.

Voici les attributs de l’être selon Parménide.

Et il n’« a pas été » ni ne « sera », car il est maintenant tout entier à la fois, un et continu. Car quel commencement lui attribuerais-tu ? Comment aurait-il pu croître, et à partir de quoi ? Car je ne te permettrai pas de dire ni même de penser qu’il vient de ce qui n’est pas, car il n’est pas possible de dire ni de penser que le non-être est. Et quelle nécessité l’aurait poussé à naître, plus tôt ou plus tard, à partir de rien ?

Voici la grande question qui demeure encore aujourd’hui :

Qu’est-ce qui a contraint cette particule infinitésimale, dont on suppose qu’elle a donné naissance à tout ce qui existe, à exploser ?

Qu’est-ce qui aurait poussé ce qui n’existe pas à surgir absolument du néant ?

Les chrétiens ont placé leur Dieu, Yahvé, précisément pour accomplir cela : créer le monde à partir de rien.

« Il faut donc qu’il soit pleinement ou qu’il ne soit absolument pas. »

Voilà la plus forte affirmation de l’éternité nécessaire du cosmos : ou bien il a toujours existé, ou bien s’il n’existait pas à un moment donné, il est impossible qu’il ait commencé à exister.

« Et jamais la force de la conviction ne permettra que, de ce qui n’est pas, naisse quelque chose en dehors de lui-même. C’est pourquoi ni naissance ni disparition ne lui sont permises par la justice, qui enchaîne ses liens, mais elle le retient. (…) Et comment ce qui est aurait-il pu advenir plus tard ? Et comment serait-il advenu ? Car s’il “est advenu”, alors il “n’est” pas, ni non plus s’il “sera”. Ainsi la naissance est abolie, et la destruction tenue pour inouïe. » (…) « Par conséquent, ne sont que des noms tout ce que les mortels ont convenu, croyant qu’il s’agissait de vérités : naître et périr, être et ne pas être, changer de lieu et varier de couleur éclatante. » Parménide, Fragments (*Ce ne sont là que des mots vides pour Parménide.)

Le chemin de la vérité (τὰ πρὸς τὴν ἀλήθειαν). Ontologie.

La déesse décrit trois chemins possibles :

  1. Le chemin de la vérité : Il affirme que l’être est et qu’il est impossible qu’il ne soit pas. C’est le chemin juste, car il reflète la réalité selon la raison.
  2. Le chemin de l’erreur : Il soutient que l’être n’est pas et qu’il est nécessaire qu’il ne soit pas. Ce chemin est faux et doit être rejeté.
  3. Le chemin de l’opinion (δόξα) : Ici, l’être est et n’est pas à la fois, mêlant vérité et erreur. C’est le chemin du savoir sensible et des perceptions trompeuses des sens.

L’importance de cette section réside dans le fait que Parménide introduit sa vision ontologique : l’être est (unique, immobile, éternel) et il ne peut pas ne pas être. Cela pose les fondements de son monisme statique, où le changement et la multiplicité perçus par les sens ne sont que des illusions.

A) L’Être chez Parménide.

Parménide adopte une position radicale et ferme à l’égard de l’être, fondée exclusivement sur la raison, en rejetant le témoignage des sens, qu’il considère comme peu fiables et dépourvus de vérité. Sa conception de l’être se développe comme une réponse aux théories d’autres philosophes présocratiques, en particulier les pythagoriciens et Héraclite.

Trois attitudes face à l’être :

  1. Le non-être existe (Pythagoriciens) :
    • Les pythagoriciens introduisaient le concept de vide ou de non-être, destiné à expliquer le mouvement et la pluralité. Pour eux, le vide pénétrait le Cosmos sphérique et disloquait l’unité, générant la multiplicité des êtres.
    • Parménide rejette cette idée en affirmant que le non-être n’est pas. Si le non-être n’est pas, il ne peut pas fragmenter l’être. Par conséquent, l’être est un, indivisible et immobile.
  2. L’être est et n’est pas à la fois (Héraclite) :
    • Héraclite soutenait que l’être est un, mais en changement perpétuel, engendrant la pluralité par l’interaction des contraires et la transformation du Feu.
    • Parménide critique cette position : il la juge absurde, car l’être ne saurait être et ne pas être en même temps. Le mouvement implique que l’être serait dans un état constant de passage entre l’être et le non-être, ce qui est illogique. Donc, l’être ne peut pas se mouvoir.
  3. L’être est et il est impossible qu’il ne soit pas :
    • Il s’agit de la conclusion de Parménide, répétée avec insistance : « L’être est et le non-être n’est pas ».
    • Si le non-être n’est pas, rien ne peut fragmenter ou diviser l’être. En conséquence, l’être est un, unique et compact. Les êtres particuliers, qui semblent multiples, ne sont que des illusions produites par les sens, ce qui conduit à un monisme statique, sans multiplicité ni mouvement.

Implications de ce monisme :

  • Le mouvement est impossible : puisqu’il n’existe ni vide (non-être) ni distance entre les êtres, le mouvement est exclu.
  • Toute la réalité est un seul être, compact, fini, limité et immobile. C’est le monisme statique de l’être fini que propose Parménide, sans changement, sans multiplicité ni vide.

B) Les qualités de l’Être.

Parménide attribue à l’être plusieurs qualités fondamentales :

  1. Un :
    • L’être est un et continu, car rien n’existe hors de lui pour le diviser.
    • « Tout entier, unique en son genre, immobile et sans limite ». Cela signifie que l’être n’a ni parties ni possibilité de changement.
    • « Toutes choses ne font qu’un », c’est-à-dire que ce que nous percevons comme des entités individuelles ou séparées ne sont que des illusions. Il n’existe que l’être, une unité indivisible.
    • L’être chez Parménide est un, éternel, immuable et indivisible, en opposition à la vision d’Héraclite et des pythagoriciens qui acceptaient le mouvement et la pluralité. Ce monisme statique défie l’expérience sensible et fait de la raison la seule voie vers la vérité.

Qualités additionnelles de l’Être chez Parménide

Avec cette série de qualités, Parménide établit une vision complète de l’être : unique, éternel, immuable, homogène et parfait. Toute diversité, tout changement ou toute perception sensible est fausse et ne possède aucun fondement dans la réalité. L’être est tout ce qui est, et seule la raison permet d’accéder à cette vérité fondamentale, tandis que les perceptions sensibles ne fournissent qu’un monde illusoire.

Ceci marque la fin du discours sur la vérité dans le poème de Parménide

Dans son poème, Parménide approfondit plusieurs propriétés fondamentales de l’être, toutes dérivées de son principe de base : l’être est, et le non-être n’est pas. Ces qualités renforcent sa vision d’un être un, éternel et immuable, qui n’admet ni changement, ni pluralité, ni vide.

1) Éternel :

  • L’être n’a jamais été et ne sera jamais, il est toujours. Parménide affirme que l’être n’a ni origine ni fin : il ne peut être né du néant (puisque le néant n’existe pas), ni de lui-même (ce qui serait contradictoire).
  • Il conclut donc que l’être est éternel, sans commencement ni fin, et a toujours été identique.

2) Impérissable :

  • Il n’y a ni naissance ni mort dans l’être, car ces deux notions impliquent un passage de l’être au non-être, ce qui est impossible.
  • Parménide rejette les notions de changement, de mutation ou tout type de transition entre être et non-être, qualifiant ces idées de noms vides. La croyance en la naissance, la mort ou la transformation résulte de l’erreur des mortels, qui confondent la réalité de l’être avec les apparences des sens.

3) Entier et immobile :

  • L’être est entier en lui-même et permanent, immuable et incapable d’éprouver le moindre mouvement ou altération.
  • Le mouvement, pour être possible, exigerait un espace vide (non-être), qui n’existe pas. Si le vide était être, le mouvement serait un déplacement de l’être en lui-même, ce qui est absurde. S’il était non-être, cela reviendrait à se mouvoir dans le néant, ce qui est impossible.

4) Continu, homogène et indivisible :

  • L’être n’est pas divisé par le vide ou le non-être. Il est indivisible, car aucun vide ne vient le fragmenter.
  • Il est également homogène, car toute différenciation impliquerait l’existence de quelque chose qui n’est pas être (comme le dense opposé au rare), ce qui est impossible. Pour Parménide, toutes les parties de l’être sont identiques, sans différences de quantité ni de qualité.

5) Plein, compact, fini, limité et sphérique :

  • Parménide décrit l’être comme une sphère parfaite, finie et limitée. Cette sphère est pleine, compacte et sans divisions, totalement homogène en toutes ses parties.
  • La sphère ronde symbolise la perfection de l’être, sans différence interne ni externe.

6) « Être et penser, c’est la même chose » :

  • Parménide introduit cette célèbre formule, qu’il ne faut pas comprendre comme une identification du penser et de l’être (au sens hégélien). Il entend par là que seul l’être peut être pensé ; le non-être, qui n’est pas, ne peut faire l’objet d’aucune pensée.
  • La pensée, pour Parménide, est liée à ce qui est, et seul ce qui est peut être objet de connaissance et de discours.

Dans la seconde partie du poème de Parménide, intitulée Le monde de l’ »opinion » (τά τφός δόξαν), est exposée une Physique qui, à la différence de son traité ontologique sur l’être, adopte un ton plus moqueur et critique à l’égard des doctrines cosmologiques et physiques de ses contemporains. Parménide présente ce monde de l’ »opinion » comme une illusion, engendrée par les sensations et perceptions des mortels, fondées sur des tromperies.

Parménide introduit cette partie de son poème avec un ton critique, la désignant comme les « opinions fallacieuses des mortels ». Cette section, selon Aristote, serait contradictoire, car Parménide nie dans son ontologie la réalité du mouvement, la pluralité et les êtres particuliers, tout en exposant ensuite une Physique qui semble accepter ces concepts. Cette contradiction apparente se dissipe si l’on comprend que Parménide utilise cette description physique comme une caricature ou une moquerie des théories physiques de ses contemporains. Il cherche ainsi à souligner la distance entre la vérité de l’être immuable et éternel, et les opinions erronées fondées sur les sens et l’apparence.

Nature de la Physique selon Parménide

  • Deux principes fondamentaux : Parménide introduit deux principes ou éléments fondamentaux qui composent l’univers :
    1. Feu céleste : un feu subtil, doux et lumineux, identique à lui-même.
    2. Nuit obscure : un élément dense, froid et lourd, assimilé à la terre.

Ces deux éléments, opposés et complémentaires, constituent la base de tout ce qui existe dans le monde sensible.

Structure de l’univers

Parménide décrit un cosmos composé de sphères concentriques, alternant entre des sphères froides et obscures, et des sphères chaudes et lumineuses :

  • La sphère la plus externe est solide, froide et obscure, enveloppant toutes les autres.
  • En dessous se trouve la sphère des étoiles fixes, chaude et lumineuse (appelée « Ólympus »).
  • Les autres sphères contiennent les astres, y compris le Soleil et la Lune, séparés par la Voie lactée.
  • Au centre de l’univers se trouve la Terre, sphérique, renfermant en son sein une masse de feu ardent, identifiée à Hestia, symbole de la divinité gouvernant l’ensemble du cosmos.

La formation des êtres vivants

  • Parménide affirme que les êtres vivants naissent de la combinaison des éléments fondamentaux (terre et feu), ainsi que des qualités opposées qu’ils incarnent, telles que le froid et la chaleur.
  • Il introduit un concept original, qui sera approfondi par Empédocle : les membres des êtres humains se forment séparément et se joignent ensuite, ce qui traduit une vision fragmentaire du processus de création corporelle.

L’âme et les sensations

  • L’âme humaine est également composée d’un mélange des éléments terre et feu.
    • Le feu est tenu pour la cause de la vie et de l’intelligence.
    • L’intelligence se situe dans la poitrine, autour du cœur.
  • Parménide explique la perception sensorielle selon un principe de ressemblance :
    • L’élément chaud dans l’être humain perçoit ce qui est chaud à l’extérieur, et l’élément froid perçoit ce qui est froid.
    • Ainsi, les sens fonctionnent selon une correspondance entre les éléments internes et externes.

Le « réalisme » de Parménide

Dans cette section consacrée au « réalisme » de Parménide, on met en lumière l’originalité de sa pensée, non dans sa Physique, mais dans l’opposition radicale entre l’Être et le non-être, l’unité et la pluralité, la connaissance rationnelle et la perception sensible. Parménide transforme l’opposition classique des présocratiques entre la Nature et les choses en un dilemme philosophique d’une rigueur implacable : admettre l’existence de l’un, c’est nécessairement nier l’autre. Cette logique le conduit à rejeter la pluralité, le mouvement, et toute diversité, qu’elle soit qualitative ou quantitative.

Sa méthode s’articule en trois temps :

  1. Il abstrait la propriété commune à tous les êtres, à savoir le fait d’être.
  2. Il rejette le témoignage des sens et s’enferme dans l’usage exclusif de la raison.
  3. Il projette cette abstraction hors de son esprit, l’identifiant au monde réel, ce qui aboutit à un Être unique, statique et immobile.

Parménide accomplit ce que l’on pourrait qualifier de « réalisme idéaliste » : bien que son intention soit réaliste, il tombe de fait dans l’idéalisme, car son Être est une abstraction logique, un « ent de raison », plus qu’une réalité concrète et ontologique.

L’« Être » chez Parménide, tel qu’il le décrit, n’est pas un être réel, mais logique ; et cette confusion entre l’être logique et l’être ontologique constitue un point de discussion majeur dans l’histoire de la philosophie. Cette méthode, bien qu’elle prétende être réaliste, dévie vers une conception abstraite et irréelle, à l’image de ce que feront plus tard Platon avec sa théorie des Idées ou Plotin dans sa quête de l’Un.

Enfin, le texte suggère que la doctrine de Parménide, en particulier dans la première partie de son poème, pourrait être comprise comme une critique ou une parodie de la physique de ses contemporains, comme il le fait explicitement dans la seconde partie à l’égard des pythagoriciens et des milésiens. Ainsi, l’« Être » unique de Parménide, plutôt qu’une description de la réalité, semble constituer un défi intellectuel lancé aux concepts de pluralité et de mouvement proposés par les penseurs de son époque.

Influence

  1. Clôture de la première période présocratique : Parménide clôt cette période en montrant qu’un principe unique ne suffit pas à expliquer la pluralité, la diversité et le mouvement des êtres. Cette position incite les philosophes suivants à rechercher des explications plus complexes, impliquant une pluralité d’éléments.
  2. Problèmes fondamentaux : Ses thèses suscitent un profond intérêt pour le problème de l’être, la conciliation entre unité et pluralité, et la relation entre l’immuabilité et le mouvement. Il provoque aussi une réflexion sur la valeur respective de la connaissance sensible et de l’intellectuelle.
  3. Audace philosophique : Parménide tente de saisir l’être dans son essence, en ignorant ce qui apparaît et change, tel que perçu par les sens. Bien que son approche puisse sembler prématurée, elle élève le niveau de la philosophie grecque en posant des questions centrales qui marqueront la spéculation hellénique pendant des siècles.
  4. Influence sur les philosophes postérieurs : Sa dichotomie entre être et non-être influence des penseurs comme Empédocle, les atomistes, les sophistes et Platon. La solution à ses problématiques sera trouvée plus tard dans les concepts aristotéliciens de l’être, de la puissance et de l’acte.
  5. Comparaison avec les pythagoriciens : Bien que les pythagoriciens aient progressé dans leurs concepts mathématiques et ontologiques, leurs solutions sont jugées peu satisfaisantes. Ils acceptent le témoignage des sens quant à la multiplicité et au changement, contrairement à la posture éléatique de Parménide, considérée comme un retour en arrière.
  6. Contradictions et limites : Parménide se contredit face à l’évidence sensible de la pluralité et du mouvement, et sa négation du changement n’avance pas la pensée philosophique. Bien que son influence soit indéniable et qu’elle ait nourri le débat philosophique, sa conception de l’être a pu constituer une menace pour l’évolution de la philosophie, en la figeant dans l’immobilité.

Xénophane (530 a.C.)

Certains auteurs soutiennent que, loin d’avoir influencé l’école éléatique, ce fut Xénophane lui-même qui, déjà âgé, subit l’influence du jeune Parménide.

Originaire de Colophon, il s’enfuit de sa cité à l’âge de 25 ans après sa prise par les Mèdes (545 av. J.-C.). Il mena une vie errante de barde ou de rhapsode, parcourant diverses cités telles que la Sicile, Zancle, Catane, Syracuse, Lipari, Malte et la Grande-Grèce. On rapporte qu’il assista à la fondation d’Élée (v. 540 av. J.-C.). Il mourut à l’âge d’environ 95 ans. Il composa des Élégies, des Silloi, des parodies et un poème intitulé Sur la nature. Quelques fragments de ses œuvres ont été conservés.


1. Épistémologie

Xénophane établit une distinction claire entre la vérité et l’apparence, entre la certitude et l’opinion — distinctions qui seront poussées à l’extrême par Parménide. Xénophane affirme qu’il n’existe pas de certitude absolue : « La vérité, aucun homme ne l’a connue, et nul ne la connaîtra jamais. » Toute connaissance humaine se réduit à des opinions.


2. Physique

Ses allusions à la physique des Milésiens semblent revêtir un ton ironique, voire moqueur. Il admirait par exemple Thalès pour avoir prédit une éclipse, mais ridiculisait Pythagore et ses doctrines sur la transmigration des âmes et la respiration cosmique.

Pour Xénophane, le principe premier de toutes choses est la terre, d’où tout provient et où tout retourne. Les êtres vivants naissent de la boue, mélange de terre et d’eau. Il soutient que la Terre est illimitée et n’est entourée ni d’air ni de ciel.

Selon sa cosmologie, les astres se forment à partir des exhalaisons de la Terre, sous l’effet de la chaleur solaire. Un nouveau Soleil naît chaque jour. La Lune est un nuage dense doté de sa propre lumière, se formant et s’éteignant mensuellement. L’arc-en-ciel est une brume aux apparences polychromes.

Il soutient que le monde est périodiquement détruit par la dissolution de la Terre dans l’Océan, et que de cette boue primordiale tout renaît indéfiniment. Cependant, l’Être demeure dans son unité immuable, tandis que les choses particulières naissent, se meuvent et périssent.


3. Théologie

Xénophane critique l’anthropomorphisme d’Homère et d’Hésiode, qui attribuent aux dieux des traits humains, allant jusqu’à leur prêter des actes honteux comme le vol ou la ruse. Il rejette le polythéisme et proclame l’existence d’un Dieu unique, éternel, immobile, immuable, intelligent, et bien supérieur aux divinités traditionnelles. Ce Dieu, omniprésent et rapide comme l’éclair, meut toutes choses par la seule puissance de sa pensée.

Bien que Xénophane ne soit pas un monothéiste au sens strict, puisqu’il admet l’existence de dieux secondaires et de démons, les Anciens ont interprété sa doctrine comme une forme de monisme. Il est plus exact d’y voir un principe matériel unique — dans la tradition des Milésiens — d’où tout provient : la Terre. Parménide portera plus tard ces idées vers un monisme statique, niant la distinction entre l’Être et les choses particulières.


4. Éthique

Xénophane prônait une vie plus austère que celle de son époque. Dans ses Silloi, il critiquait sévèrement les mœurs de ses contemporains, leur goût du luxe, des plaisirs et des spectacles sportifs. Dans son œuvre, il valorisait davantage la sagesse et la vertu que la force brute. Par exemple, il dénonçait la préférence accordée aux jeux olympiques et à la force physique, affirmant que les victoires des athlètes ne contribuent ni à l’amélioration de la cité ni au remplissage des greniers publics.

Zénon d’Élée, (504-501 a.C)

Zénon, né à Élée vers 504-501 av. J.-C., est célèbre non seulement pour sa beauté, mais aussi pour son engagement politique et sa virtuosité dialectique. À la suite d’une conspiration manquée contre le tyran Néarque, il fut torturé, mais dans un acte de résistance, il se mordit la langue et la cracha, manifestant ainsi son mépris pour l’oppression. Il est reconnu comme un dialecticien redoutable de l’Antiquité, célèbre pour ses arguments (έτπχειρήματα, ἄπορίαι) qui soutenaient les thèses de son maître Parménide concernant l’unité, la continuité et l’indivisibilité de l’être.

  1. Défi au mouvement : Zénon répondit aux critiques visant les thèses de Parménide, notamment sur la réalité du mouvement. Un exemple de son habileté dialectique est illustré par Antisthène, qui, incapable de réfuter ses arguments, choisit de se lever et de marcher.
  2. Critique des pythagoriciens : Il polémique principalement contre les pythagoriciens, qui défendaient l’existence d’un être multiple et discontinu, en opposition à la vision de son maître. Les pythagoriciens avaient tenté de concilier la notion de grandeurs incommensurables par la méthode infinitésimale, divisant les étendues en parties infinies pour résoudre des problèmes mathématiques.
  3. Argument ad hominem : Zénon recourut à la méthode de la réduction à l’absurde, montrant que si la doctrine de Parménide est difficile à concevoir, celle d’un être composé d’infinis indivisibles l’est encore davantage. Cela entraîne des contradictions en concevant des grandeurs continues comme composées d’un nombre infini de particules indivisibles.
  4. Altération du pythagorisme : Zénon transforma le pythagorisme primitif en introduisant l’idée d’indivisibles mathématiques, ouvrant ainsi le débat sur la nature de l’être et de la continuité. Son approche remet en cause la conception selon laquelle toutes choses seraient constituées de nombres entiers, conduisant à une réflexion profonde sur les fondements du réel.

Zénon d’Élée, en tant que disciple de Parménide, s’érige en figure clé de la philosophie grecque, remettant en cause la perception commune du mouvement et de la pluralité. Par son usage de la dialectique et sa capacité à déconstruire les arguments adverses par la logique, il approfondit non seulement le débat philosophique sur la nature de l’être, mais établit également les bases des discussions ultérieures sur la continuité, le mouvement et les mathématiques, influençant ainsi durablement la pensée occidentale.

  1. Épichérèmes contre la pluralité et la discontinuité des êtres

    a) Infini et Fini : Les pythagoriciens soutiennent qu’il existe une multiplicité d’êtres composés de points inétendus. Si ces êtres sont finis en nombre mais formés de parties infinies, une contradiction surgit : ils sont alors à la fois finis et infinis.

    b) Égaux et Inégaux : Les êtres sont dits égaux car formés de parties semblables divisibles à l’infini, mais également inégaux car chaque être peut être divisé en parties différentes les unes des autres.

    c) Composition du néant : Les êtres étendus sont composés de points inétendus, sans extension. Ainsi, si les êtres sont des agrégats de points équivalents à rien, cela implique que les êtres étendus sont constitués de néant.

    d) Infinité grande et infinité petite : Si les corps sont constitués de parties infiniment divisibles, ils sont alors infiniment grands, car divisibles à l’infini. Pourtant, ils sont aussi infiniment petits, car les points inétendus ne sauraient constituer un corps étendu.

    e) Addition et Soustraction : L’addition de parties inétendues n’accroît pas l’extension, et la soustraction ne la diminue pas non plus. Cela implique que l’addition et la soustraction reviennent au même.

    f) Finitude et Infinitude : Il est contradictoire d’affirmer que les choses sont à la fois finies et infiniment divisibles, puisqu’elles sont finies par leur composition de parties limitées, mais que chaque partie est elle-même divisible à l’infini.

  2. Contre la réalité de l’espace

    a) Nature de l’espace : Les choses étendues requièrent un espace. Si l’espace est quelque chose, il doit alors être situé dans un autre espace, ce qui conduit à une régression infinie. Si l’espace est rien (non-être), alors les choses étendues se trouvent dans le néant.

    b) Perception du multiple : S’il existe de nombreux êtres, chacun doit être perceptible. Par exemple, lorsqu’on jette un sac de blé, il produit un bruit ; mais les grains individuels ne produisent pas de bruit en tombant, ce qui suggère qu’on ne peut considérer chacun d’eux comme un être séparé et perceptible.

Les épichérèmes de Zénon présentent une série d’arguments dialectiques qui mettent à l’épreuve la notion de pluralité et de discontinuité des êtres, critiquant ainsi les conceptions pythagoriciennes. Par une logique rigoureuse, Zénon met en lumière les contradictions inhérentes à l’idée d’êtres composés de parties infinies, ainsi qu’à la réalité même de l’espace. Ces arguments ne se contentent pas de contester les théories contemporaines sur la nature de l’être ; ils posent également les jalons des débats philosophiques futurs sur l’existence, l’espace et la perception. Son approche critique souligne la complexité du réel et l’interrelation du être et du non-être.

Contre la réalité du mouvement

Les épichérèmes de Zénon se concentrent sur une critique du mouvement, affirmant que celui-ci est impensable, en s’appuyant sur les concepts de pluralité et de discontinuité. Il emploie des exemples et des paradoxes pour illustrer ses raisonnements.

  1. Paradoxe du fini contenu dans l’infini :
    • Le mouvement dans l’espace est impossible, car si l’espace est divisible à l’infini, un mobile fini devrait traverser un nombre infini de parties en un temps fini, ce qui est absurde.
    • Si l’espace est constitué de points inétendus, il est impossible de parcourir plus d’espace en moins de temps. Cela mène à la conclusion qu’on ne peut atteindre la moitié de la distance avant d’atteindre la destination finale, ce qui reviendrait à affirmer que le plus grand équivaut au plus petit.
  2. Argument de la dichotomie :
    • Pour aller d’un point A à un point B, le mobile doit d’abord atteindre la moitié du trajet, puis la moitié de la moitié, et ainsi de suite. Si l’espace est infiniment divisible, il ne pourra jamais parvenir à destination, car il y aura toujours une partie intermédiaire à parcourir.
  3. Argument d’Achille :
    • Achille ne pourra jamais rattraper la tortue, même s’il bénéficie d’un avantage de vitesse. Tandis qu’Achille parcourt la distance qui le sépare de la tortue, celle-ci avance encore. Pour atteindre la tortue, Achille doit parcourir une infinité de segments, ce qui, selon la logique de Zénon, rend l’accomplissement de ce dépassement impossible.
  4. Argument de la flèche :
    • Une flèche lancée ne peut atteindre sa cible car, à chaque instant, elle occupe un espace égal à sa longueur, ce qui signifie qu’elle est immobile à cet instant. Ainsi, en chaque moment du temps, la flèche ne bouge pas, et la somme de ces instants d’immobilité ne saurait engendrer un mouvement réel.
  5. Argument de l’état :
    • Deux chars se déplaçant à vitesse égale en sens opposés avancent différemment selon le référentiel adopté. Chaque char progresse par unités indivisibles de temps, mais relativement à l’autre, il avance par moitiés de temps. Cela contredit l’idée que les indivisibles puissent être à la fois égaux et différents simultanément.
  6. Conclusion :
    • Zénon soutient que les raisonnements relatifs au mouvement sont fondamentalement contradictoires, et que ces dilemmes ne peuvent être résolus tant qu’on n’aura pas établi des distinctions plus précises sur la nature de l’être et du mouvement — ce que fera Aristote par la suite. À travers ses paradoxes, Zénon invite à une réflexion profonde sur les notions de temps, d’espace, de mouvement et de continuité.

Les arguments de Zénon sur le mouvement ne visent pas simplement à nier l’expérience sensible du mouvement, mais à remettre en cause sa compréhension traditionnelle. En exposant ses paradoxes, Zénon interroge la capacité de la logique et du langage à décrire et expliquer la réalité physique. Ces réflexions influencèrent profondément la pensée philosophique postérieure, et appelèrent l’élaboration de nouvelles catégories conceptuelles, telles que celles proposées par Aristote, qui contribuèrent à fonder les concepts essentiels de la philosophie, des mathématiques et de la physique. Son approche rigoureuse inaugure les bases du développement de la pensée critique dans la philosophie occidentale.

Mélissos de Samos (444 a.C)

Mélissos de Samos (fl. v. 444-441 av. J.-C.) fut un éminent stratège et philosophe, connu pour avoir remporté une victoire sur l’escadre athénienne en 440 av. J.-C. Son œuvre la plus célèbre, Sur l’Être ou Sur la Nature, nous est parvenue sous forme fragmentaire. Bien qu’Aristote le qualifie de « rustique et obtus » pour avoir confondu l’être avec le monde matériel, sa pensée offre des réflexions notables sur la nature de l’être.

  1. Critique de la matérialité de l’Être

    • Mélissos reprend le concept éléatique d’unité, d’éternité, d’homogénéité, d’uniformité et d’immobilité de l’être. Toutefois, il critique la conception restreinte des philosophes antérieurs, tels Parménide, qui concevaient l’être comme quelque chose de fini et de rond (sphérique).
  2. Concept de l’infinitude de l’Être

    • À l’encontre de la représentation sphérique et limitée de l’être, Mélissos soutient que l’être est infini, sans commencement ni fin. Il avance l’idée que l’infinitude est essentielle à la nature de l’être, car si celui-ci était fini ou multiple, il perdrait son caractère infini.
    • Sa célèbre affirmation est : « de même que l’être est éternel, il faut aussi qu’il soit infini par son étendue ».
  3. Relation entre unité et infinitude

    • Il soutient que si l’être est infini, il doit aussi être un. S’il existait plusieurs êtres, ils devraient être limités les uns par les autres, ce qui contredirait la notion même d’infinitude.
  4. Influence d’autres écoles

    • Mélissos mêle des idées ioniennes, comme celles d’Anaximandre et d’Anaximène, à la pensée éléatique, ce qui révèle son effort pour intégrer différentes traditions philosophiques dans sa conception de l’être.

La philosophie de Mélissos de Samos constitue une tentative de synthèse et d’approfondissement des thèses de ses prédécesseurs, mettant en lumière la nature infinie et éternelle de l’être. Bien que sa vision ait été critiquée par Aristote, son insistance sur l’unité et l’infinitude de l’être anticipe des débats philosophiques plus complexes sur la nature du réel. Mélissos se présente ainsi comme un pont entre la philosophie éléatique et les courants ioniens, contribuant au développement de la pensée métaphysique dans la Grèce antique.

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